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3 décembre 2020 4 03 /12 /décembre /2020 09:43

Une fois n'est pas coutume : ce ne sont pas des commentaires de Marie-Noëlle Thabut que je souhaite faire connaître, mais ceux du père Bernard Klasen, directeur du CIF (Centre pour l'Intelligence de la Foi), lors de son homélie du 15 novembre 2020. J'espère que mes lecteurs y trouveront autant d'intérêt et de plaisir que moi.

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 00:52

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 5 décembre 2020).

PREMIÈRE LECTURE   Isaïe 40, 1-5. 9-11

 

1   Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.
2   Parlez au cœur de Jérusalem.
     Proclamez que son service est accompli, 
     que son crime est expié,   
     qu'elle a reçu de la main du SEIGNEUR
     le double pour toutes ses fautes.
3   Une voix proclame :         
     « Dans le désert, préparez le chemin du SEIGNEUR ;  
     tracez droit, dans les terres arides,
     une route pour notre Dieu.
4   Que tout ravin soit comblé,
     toute montagne et toute colline abaissées !
     Que les escarpements se changent en plaine
     et les sommets en large vallée !
5   Alors se révélera la gloire du SEIGNEUR,
     et tout être de chair verra que la bouche du SEIGNEUR a parlé. »
9   Monte sur une haute montagne,
     toi qui portes la bonne nouvelle à Sion.   
     Élève la voix avec force,
     toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem.
     Élève la voix, ne crains pas.         
     Dis aux villes de Juda :
     « Voici votre Dieu ! »
10 Voici le SEIGNEUR Dieu !        
     Il vient avec puissance ;
     son bras lui soumet tout.  
     Voici le fruit de son travail avec lui,                   
     et devant lui, son ouvrage.
11 Comme un berger, il fait paître son troupeau :    
     son bras rassemble les agneaux,
     il les porte sur son cœur,   
     il mène les brebis qui allaitent.
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 « CONSOLEZ, CONSOLEZ MON PEUPLE »

C’est ici que commence l’un des plus beaux passages du Livre d’Isaïe ; on l’appelle le « Livret de la Consolation d’Israël » car ses premiers mots sont « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu ». Cette phrase, à elle toute seule, est déjà une Bonne Nouvelle extraordinaire, presque inespérée, pour qui sait l’entendre ! Car les expressions « mon peuple »... « votre Dieu » sont le rappel de l’Alliance.

Or c’était la grande question des exilés. Pendant l’Exil à Babylone, c’est-à-dire entre 587 et 538 avant J.-C.,  on pouvait se le demander : Dieu n’aurait-il pas abandonné son peuple, n’aurait-il pas renoncé à son Alliance...? Il pourrait bien s’être enfin lassé des infidélités répétées à tous les niveaux. Tout l’objectif de ce livret de la Consolation d’Isaïe est de dire qu’il n’en est rien. Dieu affirme encore « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu », ce qui était la devise ou plutôt l’idéal de l’Alliance.

Je prends tout simplement le texte dans l’ordre : « Parlez au cœur de Jérusalem. Proclamez que son service est accompli » dit Isaïe ; cela veut dire que la servitude à Babylone est finie ; c’est donc une annonce de la libération et du retour à Jérusalem.

« Que son crime est expié » : en hébreu, littéralement, cela veut dire « couvert » au sens de « recouvert » par le pardon de Dieu… « qu’elle a reçu de la main du SEIGNEUR le double pour toutes ses fautes. » D’après la loi d’Israël, un voleur devait restituer le double des biens qu’il avait volés (par exemple deux bêtes pour une). Parler au passé de cette double punition, c’était donc une manière imagée de dire que la libération approchait puisque la peine était déjà purgée.

Ce que le prophète, ici, appelle les « fautes » de Jérusalem, son « crime », ce sont tous les manquements à l’Alliance, les cultes idolâtres, les manquements au sabbat et aux autres prescriptions de la Loi, et surtout les nombreux manquements à la justice et, plus grave encore que tout le reste, le mépris des pauvres. Le peuple juif a toujours considéré l’Exil comme la conséquence de toutes ces infidélités. Car, à l’époque on pensait encore que Dieu nous punit de nos fautes.

 

LE RETOUR DE L’EXIL COMME UN NOUVEL EXODE

« Une voix proclame » : nulle part, l’auteur de ce « Livret de la Consolation d’Israël » ne nous dit qui il est ; il se présente comme « la voix qui crie de la part de Dieu » ; nous l’appelons traditionnellement le « deuxième Isaïe ».

« Une voix proclame : Dans le désert, préparez le chemin du SEIGNEUR ». Déjà une fois dans l’histoire d’Israël, Dieu a préparé dans le désert le chemin qui menait son peuple de l’esclavage à la liberté : traduisez de l’Égypte à la Terre promise ; eh bien, nous dit le prophète, puisque le Seigneur a su jadis arracher son peuple à l’oppression égyptienne, il saura aujourd’hui, de la même manière, l’arracher à l’oppression babylonienne.

« Tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! Que les escarpements se changent en plaine et les sommets en large vallée ! » C’était l’un des plaisirs du vainqueur que d’astreindre les vaincus à faire d’énormes travaux de terrassement pour préparer une voie triomphale pour le retour du roi victorieux. Il y a pire : une fois par an, à Babylone, on célébrait la grande fête du dieu Mardouk, et, à cette occasion, les esclaves juifs devaient faire ces travaux de terrassement : combler les ravins... abaisser les collines et même les montagnes, de simples chemins tortueux faire d’amples avenues... pour préparer la voie triomphale par laquelle devait passer le cortège, roi et statues de l’idole en tête !

Pour ces Juifs croyants, c’était l’humiliation suprême et le déchirement intérieur. Alors Isaïe, chargé de leur annoncer la fin prochaine de leur esclavage à Babylone et le retour au pays leur dit : cette fois, c’est dans le désert qui sépare Babylone de Jérusalem que vous tracerez un chemin... Et ce ne sera pas pour une idole païenne, ce sera pour vous et votre Dieu en tête !

« Alors se révélera la gloire du SEIGNEUR, et tout être de chair verra que la bouche du SEIGNEUR a parlé » : on pourrait traduire « Dieu sera enfin reconnu comme Dieu et tous verront que Dieu a tenu ses promesses. »

« Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. » Au passage, vous avez remarqué le parallélisme de ces deux phrases : parallélisme parfait qui a simplement pour but de porter l’accent sur cette Bonne Nouvelle adressée à Sion ou Jérusalem, c’est la même chose : il s’agit évidemment du peuple et non de la ville. Le contenu de cette Bonne Nouvelle suit immédiatement : « Voici votre Dieu ! Voici le SEIGNEUR Dieu ! Il vient avec puissance ; son bras lui soumet tout. Voici le fruit de son travail avec lui, et devant lui, son ouvrage. »

« Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent. » Nous retrouvons ici chez Isaïe l’image chère à un autre prophète de la même époque, Ézéchiel.

Ce texte, dans son ensemble, résonnait donc comme une extraordinaire nouvelle aux oreilles des contemporains d’Isaïe, au sixième siècle av. J.-C. Et voilà que cinq ou six cents ans plus tard, lorsque Jean-Baptiste a vu Jésus de Nazareth s’approcher du Jourdain et demander le Baptême, il a entendu résonner en lui ces paroles d’Isaïe et il a été rempli d’une évidence aveuglante : le voilà celui qui rassemble définitivement le troupeau du Père... Le voilà celui qui va transformer les chemins tortueux des hommes en chemins de lumière... Le voilà celui qui vient redonner au peuple de Dieu sa dignité... Le voilà celui en qui se révèle la gloire (c’est-à-dire la présence) du SEIGNEUR. Fini le temps des prophètes, désormais Dieu lui-même est parmi nous !
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PSAUME  84 (85)

 

9   J'écoute : que dira le SEIGNEUR Dieu ?           
     Ce qu'il dit, c'est la paix pour son peuple et ses fidèles.
10 Son salut est proche de ceux qui le craignent,
     et la gloire habitera notre terre.

11 Amour et vérité se rencontrent,   
     justice et paix s'embrassent ;
12 la vérité germera de la terre          
     et du ciel se penchera la justice.   

13 Le SEIGNEUR donnera ses bienfaits,    
     et notre terre donnera son fruit.
14 La justice marchera devant lui,    
     et ses pas traceront le chemin.
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LES DIFFICULTÉS DU RETOUR D’EXIL

Le psaume 84/85 a été écrit après le retour d’Exil du peuple d’Israël : ce retour tant attendu, tant espéré. Ce devait être un merveilleux recommencement : c’était le retour au pays, d’abord, mais aussi le début d’une nouvelle vie... Dieu effaçait le passé, on repartait à neuf...

La réalité est moins rose. D’abord, on a beau prendre de « bonnes résolutions », rêver de repartir à zéro, on se retrouve toujours à peu près pareils... et c’est très décevant. Les manquements à la Loi, les infidélités à l’Alliance ont recommencé, inévitablement.

Ensuite, il faut dire que l’Exil à Babylone a duré, à peu de chose près, cinquante ans (de 587 à 538 av. J.-C.) ; ce sont des hommes et des femmes valides, d’âge mûr pour la plupart, qui ont été déportés et qui ont survécu à la marche forcée entre Israël et Babylone... Cela veut dire que cinquante ans plus tard, au moment du retour, beaucoup d’entre eux sont morts ; ceux qui rentrent au pays sont, soit des très jeunes partis en 587, mais dont la mémoire du pays est lointaine, évidemment, soit des jeunes nés pendant l’Exil.

C’est donc une nouvelle génération, pour une bonne part, qui prend le chemin du retour. Cela ne veut pas dire qu’ils ne seraient ni très fervents, ni très croyants, ni très catéchisés... Leurs parents et grands-parents ont certainement eu à cœur de leur transmettre la foi des ancêtres ; ils sont impatients de rentrer au pays tant aimé de leurs parents, ils sont impatients de reconstruire le Temple et de recommencer une nouvelle vie.

Mais au pays, justement, ils sont, pour la plupart des inconnus, et, évidemment, ils ne reçoivent pas l’accueil dont ils avaient rêvé ; par exemple, la reconstruction du Temple s’est heurtée sur place à de farouches oppositions.

Dans notre psaume d’aujourd’hui, on ressent bien ce mélange de sentiments : pour l’entendre, il faut nous reporter aux premiers versets de ce psaume, qui n’ont pas été retenus pour la liturgie de ce dimanche.

Le retour d’Exil est une chose acquise : « Tu as aimé, SEIGNEUR, cette terre, tu as fait revenir les déportés de Jacob ; tu as ôté le péché de ton peuple, tu as couvert toute sa faute ; tu as mis fin à toutes tes colères, tu es revenu de ta grande fureur. » ( v. 2-4). Mais, pour autant, puisque les choses vont mal encore, on se demande si Dieu ne serait pas encore en colère : « Seras-tu toujours irrité contre nous, maintiendras-tu ta colère d’âge en âge ? » (v. 6). Alors on supplie : « Fais-nous voir, SEIGNEUR, ton amour, que nous soit donné ton salut » (v. 8).

PRIÈRE POUR DEMANDER LA GRÂCE DE LA CONVERSION

Et on demande la grâce de la conversion définitive : « Fais-nous revenir, Dieu notre salut » (v. 5) ; toute la première partie du psaume joue sur le verbe « revenir » : « revenir » au sens de rentrer au pays après l’exil, c’est chose faite ; « revenir » au sens de « revenir à Dieu », « se convertir »; cela, c’est plus difficile encore ! Et on sait bien que la force, l’élan de la conversion est une grâce, un don de Dieu.

Une conversion qui exige un engagement du croyant : « J’écoute... que dira le SEIGNEUR Dieu ? » « Écouter », en langage biblique, c’est précisément l’attitude résolue du croyant, tourné vers son Dieu, prêt à obéir aux commandements, parce qu’il y reconnaît le seul chemin de bonheur tracé pour lui par son Dieu. « Ce qu’il dit, c’est la paix pour son peuple et ses fidèles »  ; mais le compositeur de ce psaume est réaliste ! Il ajoute « Qu’ils (les fidèles) ne reviennent jamais à leur folie ! » (v. 9c).

La fin de ce psaume est un chant de confiance superbe, j’aurais envie de dire « le chant de la confiance retrouvée », la certitude que le projet de Dieu, le projet de paix pour tous les peuples avance irrésistiblement vers son accomplissement. « La gloire (c’est-à-dire le rayonnement de la Présence de Dieu) habitera notre terre ». « La justice marchera devant lui et ses pas traceront le chemin ». « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent » : le psaume parle au présent ; il n’est pas dupe, il n’est pas dans le rêve ! Il anticipe seulement ! Il entrevoit le Jour qui vient, celui où, après tant de combats et de douleurs inutiles, et de haines imbéciles, enfin, les hommes seront frères !

DEPUIS LE JOUR DE LA RÉSURRECTION DU CHRIST

Pour les chrétiens, ce Jour est là, il est déjà commencé : il s’est levé au moment où Jésus-Christ s’est levé d’entre les morts, et, à leur tour, les chrétiens ont chanté ce psaume, et pour eux, bien sûr, à la lumière du Christ, il a trouvé tout son  sens.

Le psaume disait : « Son salut est proche de ceux qui l’aiment » et justement le nom de Jésus veut dire « Dieu-salut » ou « Dieu sauve ».

Le psaume disait : « La vérité germera de la terre » ; Jésus lui-même a dit « Je suis la Vérité » et le mot « germe », ne l’oublions pas, était l’un des noms du Messie dans l’Ancien Testament.

Le psaume disait « La gloire habitera notre terre », et saint Jean, dans son Évangile dit « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire qu’il tient du Père » (Jn 1,14).

Le psaume disait : « J’écoute, que dira le Seigneur Dieu ? » ; Jean appelle Jésus la Parole, le Verbe de Dieu.

Le psaume disait : « Ce que Dieu dit, c’est la paix pour son peuple » ; lors de ses rencontres avec ses disciples, après sa Résurrection, la première phrase de Jésus pour eux sera « La paix soit avec vous ».

La paix, cette conquête apparemment impossible pour l’humanité, est pourtant, toute la Bible nous le dit, notre avenir, à condition de ne pas oublier qu’elle est don de Dieu.

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DEUXIÈME LECTURE : 2 Pierre  3,8-14

 

8   Bien-aimés,
     il est une chose qui ne doit pas vous échapper :  
     pour le Seigneur,
     un seul jour est comme mille ans,            
     et mille ans sont comme un seul jour.
9   Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse,                 
     alors que certains prétendent qu’il a du retard.   
     Au contraire, il prend patience envers vous,                   
     car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre,        
     mais il veut que tous parviennent à la conversion.
10 Cependant, le jour du Seigneur viendra, comme un voleur.       
     Alors les cieux disparaîtront avec fracas,
     les éléments embrasés seront dissous,      
     la terre, avec tout ce qu'on a fait ici-bas, ne pourra y échapper.
11 Ainsi, puisque tout cela est en voie de dissolution,        
     vous voyez quels hommes vous devez être,                    
     en vivant dans la sainteté et la piété,
12 vous qui attendez,
     vous qui hâtez l’avènement du jour de Dieu,                  
     ce jour où les cieux enflammés seront dissous,               
     où les éléments embrasés seront en fusion.
13 Car ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur,       
     c'est un ciel nouveau et une terre nouvelle
     où résidera la justice.
14 C’est pourquoi, bien-aimés, en attendant cela,
     faites tout pour qu’on vous trouve sans tache ni défaut,
     dans la paix.
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L’IMPATIENCE DES HOMMES ET LA PATIENCE DE DIEU

« Il est une chose qui ne doit pas vous échapper » : si Pierre parle de cette manière, c’est bien justement parce qu’on avait tendance à oublier cette chose qui lui paraît, à lui, si importante ! Cette chose, c’est « Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour ». Pas étonnant qu’on ait tendance à l’oublier, parce que pour nous c’est inconcevable ! Mille ans ou un jour, pour nous, ce n’est vraiment pas pareil. Nos vies sont sous le signe du temps, nous ne le savons que trop ; mesuré, compté, trop bref, témoin de notre maturation et de notre vieillissement ; témoin aussi de nos efforts et de l’avancée lente, trop lente à nos yeux, mais sûre, du projet de Dieu.

Or Dieu, lui, est hors du temps : on dit qu’il est « Éternel » ; c’est certainement l’un des sens de son nom « JE SUIS » : sous-entendu « Je suis éternellement présent à vos côtés ».

Apparemment, c’est cette lenteur dans l’accomplissement du projet de Dieu qui suscitait l’impatience et les questions des premiers chrétiens, auditeurs de Pierre. Il relève la question « Le Seigneur n’est-il pas en retard pour tenir sa promesse ? » et sa réponse est on ne peut plus directe : « (Non,) Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. »

Cette promesse, Pierre l’explicite avec ses mots à lui : « Ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. » Il l’appelle aussi « l’avènement du Jour de Dieu ».

On reconnaît ici au passage une citation du prophète Isaïe : « Voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle... » (Is 65,17). Pierre y ajoute une précision qu’il emprunte au prophète Malachie : il annonce une terre nouvelle « où résidera la justice. » Nous retrouverons cette citation de Malachie tout à l’heure.

Face à l’impatience de ses auditeurs, Pierre affirme donc la patience de Dieu ; un peu comme s’il disait, « vous faites preuve d’impatience envers Dieu, mais Dieu fait preuve de patience envers vous ». Bien sûr, les points de vue des hommes et de Dieu sont forcément tout autres. Isaïe l’avait déjà dit et nous devons nous redire souvent cette phrase « Les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées »... Pour nous qui sommes dans le temps, nous trouvons bien longue l’attente du Royaume ; et souvent nous trouvons que le monde ne s’améliore pas bien vite. Dieu, lui, patiente, parce que, dit Pierre, « il veut que tous parviennent à la conversion… il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre » ; manière de réaffirmer encore une fois que le projet de salut de Dieu concerne l’humanité tout entière.

Mais, il est important de le noter, Pierre ne dit pas « C’est pour eux (les récalcitrants, les païens...) qu’il patiente, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre… » Il dit : « il prend patience envers vous » ; c’est peut-être la phrase la plus importante de ce passage : non, Dieu ne tarde pas à accomplir sa promesse, mais il attend avec patience notre contribution à son projet ; ce qui veut dire deux choses :

Premièrement, Dieu a trop de respect pour notre liberté pour nous faire entrer de force dans son Royaume ; donc il patiente.

 

NOTRE RÔLE DANS LA VENUE DU JOUR DE DIEU

Deuxièmement, et c’est une annonce incroyable, Dieu nous propose de prendre notre part dans la réalisation de son projet de sauver tous les hommes. Il est en notre pouvoir de « hâter » le Jour de Dieu. (André Chouraqui traduisait même « Vous qui attendez et précipitez l’avènement du Jour de Dieu »). Ce qui veut dire qu’il est en notre pouvoir de « hâter » et même comme disait Chouraqui, de « précipiter » le jour de Dieu.

Reprenons le texte d’Isaïe (65,17 cité plus haut) : c’est encore plus beau que ce que nous croyons : « Voici : je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; ainsi le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu’au secret du cœur. Au contraire c’est un enthousiasme et une exultation perpétuels que je vais créer : en effet, l’exultation que je vais créer, ce sera Jérusalem et l’enthousiasme, ce sera son peuple ». Ce qui nous est proposé, c’est de travailler pour l’enthousiasme et l’exultation de nos frères. Voilà qui donne sens à notre vie et devrait nous redonner du courage.

On attribue à la toute jeune sainte Élisabeth de Thuringe cette phrase : « Je vous disais que nous devons rendre les hommes joyeux ». Sainte Élisabeth avait-elle ou non lu le chapitre 65 d’Isaïe ? En tout cas, elle avait tout compris. Et Isaïe continue, en détaillant la nouvelle vie du Royaume : « On n’y entendra plus retentir ni pleurs ni cris... » et vous connaissez la suite, « il ne se fera ni mal ni destruction sur ma montagne sainte, dit le SEIGNEUR. » (Is 65,25).

Quand Pierre dit : « Bien-aimés, en attendant cela, faites tout pour qu’on vous trouve sans tache ni défaut, dans la paix », il veut dire « vivez déjà selon les valeurs du Royaume, c’est ainsi que vous hâterez sa venue ».

Au milieu de notre passage, Pierre décrit dans des termes impressionnants cette venue du jour de Dieu. On y reconnaît une annonce célèbre du prophète Malachie : « Voici que vient le jour, brûlant comme un four. Tous les arrogants et les méchants ne seront que paille. Le jour qui vient les embrasera, dit le SEIGNEUR, le tout-puissant. Il ne leur laissera ni racines ni rameaux. Pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera portant la guérison dans ses rayons. » (Mal 3,19-20).

Cette description du « Soleil de justice » ne doit pas nous inquiéter, au contraire. Comme toujours, ce jugement annoncé ne coupera pas l’humanité en deux, comme si certains étaient entièrement bons et les autres entièrement mauvais. Il n’y a pas d’homme complètement méchant ou complètement arrogant, mais en chacun de nous, un peu d’arrogance et de méchanceté : c’est cela qui disparaîtra en un clin d’œil, brûlé dans le feu de l’amour de Dieu ; seules subsisteront les semences du royaume : le soleil de justice les fera germer. Voilà pourquoi Pierre a complété la citation d’Isaïe « nous attendons les cieux nouveaux et la terre nouvelle où résidera la justice ».

C’est pour cela aussi que Pierre peut conseiller tranquillement à ses interlocuteurs d’être en paix « Faites tout pour qu’on vous trouve sans tache ni défaut, dans la paix » : nous n’avons rien à craindre d’un soleil qui apporte la guérison dans ses rayons !

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ÉVANGILE  DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC  1, 1 - 8

 

1   Commencement de l’Évangile de Jésus,
     Christ, Fils de Dieu.
2   Il est écrit dans Isaïe, le prophète :                      
     Voici que j'envoie mon messager en avant de toi,
     pour ouvrir ton chemin.
3   Voix de celui qui crie dans le désert :                 
     Préparez le chemin du SEIGNEUR,
     Rendez droits ses sentiers.
4   Alors Jean, celui qui baptisait,
     parut dans le désert.         
     Il proclamait un baptême de conversion
     pour le pardon des péchés.
5   Toute la Judée, tous les habitants de Jérusalem,
     se rendaient auprès de lui,            
     et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain,                
     en reconnaissant publiquement leurs péchés.
6   Jean était vêtu de poil de chameau,         
     avec une ceinture de cuir autour des reins,                     
     il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
7   Il proclamait :
     « Voici venir derrière moi            
     celui qui est plus fort que moi ;                
     je ne suis pas digne de m’abaisser
     pour défaire la courroie de ses sandales.
8   Moi, je vous ai baptisés avec de l'eau ;
     lui vous baptisera dans l'Esprit Saint. »
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L’AVÈNEMENT DU NOUVEAU ROI DU MONDE

« Commencement de l’Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu » : en quatre mots tout le mystère de Jésus de Nazareth est dit : cet homme, situé humainement, est Christ, Fils de Dieu : c’est-à-dire à la fois roi, Messie, celui qui accomplit l’attente de son peuple, mais aussi réellement Fils de Dieu, c’est-à-dire Dieu lui-même... et là les attentes du peuple élu ont été non seulement comblées mais largement dépassées. Désormais tout l’évangile de Marc sera le développement de ce premier verset.

« Évangile » : il faudrait entendre ce mot dans toute sa force ! Au sens de « Grande Nouvelle », une grande Nouvelle qui serait excellente. Étymologiquement, c’est exactement le sens du mot « évangile » ; à l’époque, les heureuses grandes nouvelles officielles comme la naissance d’un roi ou une victoire militaire étaient appelées des « évangiles ». La venue de Jésus parmi les hommes est bien la Nouvelle d’un début de Règne, celui de Dieu lui-même.

Matthieu, Marc, Luc et Jean n’ont pas écrit des livres de souvenirs, des biographies de Jésus de Nazareth ; pour eux il s’agit d’une Nouvelle extraordinaire et elle est bonne ! « Croyez à la Bonne Nouvelle » (c’est une autre phrase de Marc) veut dire « croyez que la Nouvelle est Bonne ! » Cette Bonne Nouvelle, les évangélistes ne peuvent pas, ne veulent pas la garder pour eux ; alors ils prennent la plume pour dire au monde et aux générations futures : celui que le peuple de Dieu attendait est venu : il donne sens à la vie et à la mort, il ouvre nos horizons, illumine nos yeux aveugles, il fait vibrer nos tympans durcis, met en marche les membres paralysés et va jusqu’à relever les morts. Voilà une Bonne Nouvelle !

Contrairement aux récits de Matthieu et de Luc, cette Bonne Nouvelle ne commence pas, chez Marc, par des récits de la naissance ou de l’enfance de Jésus, mais tout de suite par la prédication de Jean-Baptiste :

« Jean, celui qui baptisait, parut dans le désert ». Et Marc cite le prophète Isaïe : « Voici que j'envoie mon messager en avant de toi, pour ouvrir ton chemin. Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du SEIGNEUR, rendez droits ses sentiers. » 1

 Cette dernière phrase est tirée du deuxième livre d’Isaïe dans ce texte qui commence par ces mots superbes « Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu » (Is 40 : première lecture de ce dimanche). En revanche la première phrase « Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour ouvrir ton chemin » n’est pas du prophète Isaïe, mais Marc fait ici un rapprochement très intéressant, avec une phrase du prophète Malachie et une autre du livre de l’Exode ; nous y reviendrons plus bas.

« Il était vêtu de poil de chameau, avec une ceinture de cuir autour des reins, et il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. » Il est rare que les évangiles décrivent le vêtement et la nourriture de quelqu’un ! Si Marc le fait ici pour Jean-Baptiste, c’est que cela a un sens. Les sauterelles et le miel sauvage sont la nourriture du désert, avec ce que cela signifie d’ascétisme, mais aussi de promesses, puisque c’est au désert que la grande aventure de l’Alliance avec Dieu a commencé : manière de dire « la venue de Jean-Baptiste est votre chance d’un retour au désert, des retrouvailles avec votre Dieu ».

Et voilà pourquoi, je crois, Marc a rapproché les diverses citations que nous avons lues un peu plus haut. Le prophète Malachie écrivait : « Voici, j’envoie mon messager, il aplanira le chemin devant moi » (Ml 3,1) ; nous sommes dans la perspective de la venue du Jour de Dieu ; et dans le livre de l’Exode on trouve « Je vais envoyer un messager devant toi pour te garder en chemin et te faire entrer dans le lieu que j’ai préparé » (Ex 23,20) ; c’est un rappel de la sortie d’Égypte.

Ce que Marc sous-entend ici en quelques mots, c’est que Jean-Baptiste nous achemine de l’Alliance historique conclue dans le désert de l’Exode vers l’Alliance définitive en Jésus-Christ.

Quant au vêtement de poil de chameau, il était celui du grand prophète Élie (2 R 1,8) 2 : c’était même à cela qu’on le reconnaissait de loin ; Jean-Baptiste est donc présenté comme le successeur d’Élie ; on disait d’ailleurs couramment qu’Élie reviendrait en personne pour annoncer la venue du Messie ; on s’appuyait là sur une prophétie de Malachie : « Voici que je vais vous envoyer Élie, le prophète, avant que ne vienne le jour du SEIGNEUR. » (Ml 3,23).

Pas étonnant, alors, qu’il y ait toute une effervescence autour de Jean-Baptiste : qui sait ? C’est peut-être Élie qui est revenu ; cela voudrait dire que l’arrivée du Messie est imminente. (Entre parenthèses, cette effervescence prouve en tout cas que l’attente du Messie était vive au temps de Jésus). Les foules accourent donc autour de Jean-Baptiste, nous dit Marc, mais lui ne se laisse pas griser par son succès : il sait qu’il n’est qu’une voix, un signe et qu’il annonce plus grand que lui. Il détrompe fermement ceux qui le prennent pour le Messie et il en tire tout simplement les conséquences : Celui que je vous annonce est tellement plus grand que moi que je ne suis même pas digne de me courber à ses pieds pour dénouer la courroie de sa sandale.

LUI VOUS BAPTISERA DANS L’ESPRIT SAINT

Comme Élie, comme tout vrai prophète, Jean-Baptiste prêche la conversion : et tous ceux qui veulent changer de vie, il leur propose un baptême. Il ne s’agit plus seulement de se laver les mains avant chaque repas, comme la religion juive le demandait, il s’agit de se plonger tout entier dans l’eau pour manifester la ferme résolution de purifier toute sa vie : entendez de tourner définitivement le dos à toutes les idoles quelles qu’elles soient. Dans certains couvents du temps de Jean-Baptiste et de Jésus, on allait même jusqu’à prendre un bain de purification par jour pour manifester et entretenir cette volonté de conversion.

Mais Jean-Baptiste précise bien : entre son Baptême à lui et celui qu’inaugure le Christ, il y a un monde (au vrai sens du terme) ! « Moi, je vous baptise dans l’eau » : c’est un signe qui montre votre désir d’une nouvelle vie ; le geste du baptiseur et le mouvement du baptisé sont des gestes d’hommes. Tandis que le geste du Christ sera le geste même de Dieu : « Il vous baptisera (plongera) dans l’Esprit Saint ».3 C’est Dieu lui-même qui purifiera son peuple en lui donnant son Esprit.

Ici, c’est notre conception même de la pureté qu’il faut convertir :

Premièrement, la pureté n’est pas ce que nous pensons : spontanément, nous pensons pureté en termes d’innocence, une sorte de propreté spirituelle ; et la purification serait alors de l’ordre du nettoyage, en quelque sorte. Comme si on pouvait laver son âme. En réalité, la pureté au sens religieux a le même sens qu’en chimie : on dit d’un corps qu’il est pur quand il est sans mélange. Le cœur pur, c’est celui qui est tout entier tourné vers Dieu, qui a tourné le dos aux idoles ; (de la même manière que saint Jean, parlant de Jésus dans le Prologue, dit « Il était tourné vers Dieu »).

Deuxièmement, notre purification n’est pas notre œuvre, elle n’est pas à notre portée, elle est l’œuvre de Dieu : pour nous purifier, nous dit Jean-Baptiste, Dieu va nous remplir de l’Esprit-Saint. Nous n’avons qu’à nous laisser faire et accueillir le don de Dieu.

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Notes

1 - « Préparez le chemin du SEIGNEUR » (Is 40,3) : le texte original hébreu et sa traduction en grec ne portent pas exactement la même ponctuation. Voici le texte hébreu : « Une voix crie dans le désert : préparez le chemin du Seigneur » ; et le texte grec (dont dérive notre liturgie) : « Une voix crie : à travers le désert, préparez le chemin du Seigneur. »

2 - Le vêtement de poil de chameau était devenu l’uniforme des prophètes ; il arrivait même que certains charlatans en usent pour se faire passer pour prophètes (Za 13,4).

3 – « Il vous baptisera dans l’Esprit-Saint » : Jean-Baptiste voit dans la venue de Jésus l’accomplissement de la promesse du prophète Joël : « Je répandrai mon esprit sur toute chair » (Jl 3,1).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut 2020 12 06, 2e dimanche de l'Avent B

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24 novembre 2020 2 24 /11 /novembre /2020 22:07

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "premier-né", "fils de Dieu", "rédempteur", "Go'el", "convertir", "Kéroubim", "grâce" ; je consacre une double page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 28 novembre 2020).

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE ISAÏE      63, 16b-17, 19b ; 64, 2b-7

 

63, 16bC’est toi, SEIGNEUR, notre Père ;
            « Notre-Rédempteur-depuis-toujours », tel est ton nom.
17        Pourquoi, SEIGNEUR, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ?
            Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ?
            Reviens, à cause de tes serviteurs,                
            des tribus de ton héritage.
19b      Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais,                   
            les montagnes seraient ébranlées devant ta face.
64, 2b  Voici que tu es descendu :                
            les montagnes furent ébranlées devant ta face.
3          Jamais on n'a entendu,
            jamais on n’a ouï dire,           
            nul œil n'a jamais vu un autre dieu que toi               
            agir ainsi pour celui qui l’attend.
4          Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice,
            qui se souvient de toi en suivant tes chemins.          
            Tu étais irrité, mais nous avons encore péché,                     
            et nous nous sommes égarés.
5          Tous, nous étions comme des gens impurs,
            et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés.           
            Tous, nous étions desséchés comme des feuilles,                
            et nos fautes, comme le vent, nous emportaient.
6          Personne n'invoque plus ton nom,                
            nul ne se réveille pour prendre appui sur toi.
            Car tu nous as caché ton visage,                   
            tu nous as livrés au pouvoir de nos fautes.
7          Mais maintenant, SEIGNEUR, c’est toi notre Père.           
            Nous sommes l'argile, c’est toi qui nous façonnes :             
            nous sommes tous l'ouvrage de ta main.
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QUAND ISRAËL APPELAIT DIEU  « NOTRE PÈRE »

Vous voyez que le catéchisme du petit enfant Juif et celui du petit chrétien ont au moins un point commun : les deux affirment que Dieu est Père ! Ce texte d’Isaïe date probablement de cinq cents ans avant le Christ, ce qui veut dire qu’il est vieux de plus de deux mille cinq cents ans ; or il est très clair sur ce point. Il le dit même deux fois : dans le texte tel qu’il nous est proposé par la liturgie, cela forme ce qu’on appelle une « inclusion » ; la première et la dernière ligne sont deux affirmations identiques et elles encadrent tout le texte ; première ligne « C’est toi, SEIGNEUR, notre Père »... dernière ligne « SEIGNEUR, c’est toi notre Père. » Suit l’image du potier : « Nous sommes l’argile, c’est toi qui nous façonnes : nous sommes tous l’ouvrage de ta main ».

Image très intéressante, celle du potier, qui dit bien dans quel sens Dieu est Père : il ne s’agit pas d’une paternité charnelle semblable à la paternité humaine ; le potier n’est pas le papa biologique de l’objet qu’il crée ; il en est le créateur, c’est tout autre chose !

Et là, une fois de plus, Israël se démarque des peuples voisins ; car je disais tout-à-l’heure qu’on n’a pas attendu le Nouveau Testament pour appeler Dieu « Père », mais pour être tout-à-fait honnête, on n’a pas attendu non plus l’Ancien Testament ni le peuple hébreu ; les autres peuples aussi invoquaient leur dieu comme leur père ; par exemple, au quatorzième siècle avant notre ère, à Ugarit (en Syrie, au Nord de la Palestine), le dieu suprême s’appelle « El, roi-père » .

Mais le titre de père, chez les autres peuples, a deux significations : premièrement un sens d’autorité ; deuxièmement un sens de paternité charnelle ; la Bible a gardé le premier sens de l’autorité, mais a toujours refusé de considérer Dieu comme un père biologique à la manière humaine. Dieu est le Tout-Autre, sur ce plan-là aussi.

C’est pour cette raison, d’ailleurs, qu’on trouve assez rarement, et seulement tardivement, dans l’Ancien Testament des affirmations péremptoires du genre « Dieu est votre Père » ; pendant trop longtemps, on aurait risqué de se méprendre et de l’imaginer père à la manière humaine, comme les peuples voisins.1

En revanche, on trouve plus tôt et plus souvent le titre de fils appliqué au peuple d’Israël tout entier ; c’est évidemment moins ambigu : on ne risque pas de penser cette filiation d’un peuple entier en termes de sexualité. Par exemple, dès le livre de l’Exode, dans un texte probablement très ancien, on peut lire « Ainsi parle le SEIGNEUR : Mon fils premier-né, c’est Israël » (Ex 4,22 ; premier-né signifiant ici « bien-aimé », « fils de prédilection »). Ce qui fait évidemment penser à l’élection d’Israël.

Deuxième étape, depuis David, le roi est appelé « fils de Dieu » ; vous connaissez la formule du Psaume 2, prononcée le jour du sacre d’un nouveau roi « Tu es mon fils, aujourd’hui, je t’ai engendré ».

Puis, peu à peu, on comprendra que chacun de nous peut se considérer comme fils de Dieu, c’est-à-dire objet de sa tendresse... Vous voyez que notre prière du Notre Père remonte très loin ; tellement loin qu’on trouve pratiquement toutes les phrases du Notre Père dans des prières juives qui étaient récitées dans les synagogues bien avant la naissance de Jésus.

 

QUAND ISRAËL APPELAIT DIEU  « NOTRE LIBÉRATEUR »

L’autre titre donné à Dieu par Isaïe, c’est celui de « Rédempteur », ce qui veut dire « libérateur » ; chaque fois que nous rencontrons les mots « Rédempteur », « Rédemption », il faut penser « Libérateur », « Libération » ; Le Dieu de l’Ancien Testament est celui qui veut l’homme libre : libre de tout esclavage humain et aussi de toute idolâtrie, car c’est la pire des servitudes.

Pour le dire, Isaïe emploie ici un mot bien précis, le Go’el ; c’est un terme juridique que nous traduisons par « Rédempteur », « Libérateur ». Il s’applique à un parent proche qui vient délivrer une victime.

À plusieurs reprises dans l’Ancien Testament, Dieu est appelé le « Rédempteur », le « racheteur » de son peuple. Par exemple, on connaît la fameuse profession de foi de Job : « Je sais, moi, que mon Rédempteur (mon libérateur) est vivant. » Bien sûr, quand on applique ce terme de rachat à Dieu, on n’envisage pas une transaction commerciale ; mais on affirme deux choses : premièrement, Dieu est le plus proche parent de son peuple ; deuxièmement Dieu veut l’homme libre.

Quand saint Paul, dans ses lettres, insiste tellement sur la liberté des enfants de Dieu, il est le lointain fils spirituel d’Isaïe.

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Note

1 - C’est pour la même raison que, dans le Nouveau Testament, Jésus tarde à se faire reconnaître comme le Messie : parce que pendant tout un temps il y aurait trop d’ambiguïtés sur le mot.

Compléments

A - Dieu « Rédempteur », c’est-à-dire « libérateur »

La première expérience qu'Israël a faite de Dieu est celle de la libération d’Égypte ; voilà pourquoi Isaïe dit « depuis-toujours » : « ‘Notre-Rédempteur-depuis-toujours’, tel est ton nom ».

Le premier article du Credo des Juifs n’est donc pas « Je crois au Dieu créateur », mais « je crois au Dieu libérateur ». Le centre de la tradition d’Israël, la mémoire qu’on se transmet de génération en génération, c’est « Dieu nous a libérés et a fait Alliance avec nous ». Voilà le centre de la foi et de la prière de ce peuple ; ou, plus exactement, ce qui fait d’Israël un peuple, c’est cette foi commune.

En hébreu, ce mot « Go’el » (que l’on traduit par « rédempteur ») vient d’une racine qui signifie « racheter, revendiquer, mais surtout protéger ». Voici de quoi il s’agit : s’il arrive qu’un Israélite soit obligé de se vendre comme esclave pour payer ses dettes, son plus proche parent sera son « Go’el », son « Rédempteur » ; il ira trouver le créancier pour obtenir la libération de son parent (Lv 25,47-49). De la même manière, si un Israélite est obligé de vendre son patrimoine, le plus proche parent, le « Go’el » exercera un droit de préemption. Bien sûr, le Go’el devra rembourser le créancier, mais l’aspect financier n’est que secondaire ; l’aspect majeur est celui de la libération du débiteur. Pour la simple raison que, au nom du Dieu libérateur, et parce que le peuple de Dieu doit être fait d’hommes libres, un fils d’Israël ne peut pas tolérer de laisser ses proches réduits en esclavage ; d’où l’institution du « Go’el », le « Rédempteur » ou le « Libérateur ».

B - Une prière de repentance

Entre ces deux affirmations que Dieu est notre Père (Is 63,16 et 64,7), Isaïe développe tout une prière adressée à Dieu précisément parce qu’Il est Père : « Reviens... Ah ! Si tu déchirais les cieux... ». Des expressions comme celle-là (« Reviens ») sont typiques des prières de pénitence : même si on sait bien que Dieu n’a pas besoin de revenir ! Il ne risque pas de s’être éloigné. En réalité, c’est un aveu, l’aveu que le peuple s’est éloigné, qu’il est retombé dans ses fautes favorites, en particulier l’idolâtrie, sous une forme ou sous une autre. « Personne n'invoque plus ton nom, nul ne se réveille pour prendre appui sur toi ». Et pourtant, on sait bien que Dieu est le seul Dieu. « Jamais on n'a entendu, jamais on n’a ouï dire, nul œil n'a jamais vu un autre dieu que toi agir ainsi pour celui qui l’attend ».

Mais Dieu seul peut nous convertir, au vrai sens du terme, nous faire revenir à lui. « Ah ! Si tu déchirais les cieux... » Quelques siècles plus tard, au baptême de Jésus, les cieux se sont déchirés et au Calvaire, c’est le voile du temple (symbole du firmament) qui s’est déchiré. Dieu a entendu la prière d’Isaïe ; il est intervenu en son Fils pour nous faire revenir à lui.
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PSAUME  79 (80)

 

2   Berger d'Israël, écoute,                
     resplendis au-dessus des Kéroubim !
3   Réveille ta vaillance         
     et viens nous sauver.

15 Dieu de l'univers, reviens !           
     Du haut des cieux, regarde et vois :        
     visite cette vigne, protège-là,
16 celle qu'a plantée ta main puissante.

18 Que ta main soutienne ton protégé,         
     le fils de l'homme qui te doit sa force.
19 Jamais plus nous n'irons loin de toi :        
     fais-nous vivre et invoquer ton nom !
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PSAUME POUR CÉLÉBRATION PÉNITENTIELLE

« Jamais plus nous n’irons loin de toi, fais-nous vivre et invoquer ton Nom ». Ce psaume est un véritable cri de détresse : Israël, probablement dans une célébration pénitentielle, lance vers son Dieu une prière de supplication. C’est une prière chantée, très certainement, car elle comprend cinq strophes séparées par des refrains1 ; les strophes sont construites en alternance : tantôt rappels du passé... tantôt appels au secours pour le présent. Quant aux refrains, ils sont une demande de pardon : « Dieu, fais-nous revenir, que ton visage s’éclaire et nous serons sauvés ». Tout ce psaume, et spécialement son refrain, dit l’impatience de voir s’accomplir enfin définitivement ces promesses de salut de Dieu : « Réveille ta vaillance et viens nous sauver ».

Pour garder l’espérance, on s’appuie sur les souvenirs du passé. Dieu a prouvé maintes fois son amour pour son peuple... donc il le sauvera encore. Les souvenirs du passé : ce sont, bien sûr, les débuts de ce peuple avec la sortie d’Égypte, l’Exode, l’entrée en Terre promise, l’Alliance de Dieu avec les douze tribus, la conquête progressive de la Terre... et surtout l’irrésistible ascension de ce peuple parti de rien (au début ce n’était qu’une poignée d’esclaves échappés).

Et cette aventure extraordinaire, ce petit peuple sait bien que c’est à Dieu qu’il la doit, à sa Présence continuelle : c’est lui, réellement, qui a fait naître et grandir son peuple, qui l’a protégé inlassablement au cours du temps.

Cet amour de Dieu pour son peuple, sa sollicitude qu’on a tant de fois expérimentée, on l’exprime par deux images privilégiées dans la Bible, celle du berger, celle du vigneron. Deux figures qui disent, l’une et l’autre, le soin jaloux dont Dieu entoure son Peuple : comme un vigneron soigne sa vigne ; comme un berger veille sur ses brebis pour n’en perdre aucune. « Berger d’Israël... Toi qui conduis ton troupeau... Visite cette vigne qu’a plantée ta main puissante... Que ta main soutienne ton protégé. »

 

LA SOLLICITUDE DU BERGER ET CELLE DU VIGNERON

Le berger, nous l’avons longuement évoqué la semaine dernière, à l’occasion de la fête du Christ-Roi : nous avons lu en particulier la superbe prédication du prophète Ézékiel : « Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau... ainsi je veillerai sur mes brebis... La brebis perdue, je la chercherai. Celle qui est faible, je lui rendrai des forces. »

Le vigneron, également, est un bel exemple de sollicitude : car la vigne est réputée pour être une culture exigeante. À tel point que, dans une fameuse chanson de noces, la même attention amoureuse était recommandée au jeune époux envers son épouse. Lorsque, à partir du huitième siècle av. J.-C, les prophètes, à commencer par Osée, commencèrent à considérer l’Alliance entre Dieu et son peuple non plus seulement comme un contrat juridique, mais comme un lien d’amour, alors l’image de la vigne s’imposa d’elle-même : Dieu, comme un vigneron, entoure son peuple de soins constants. La vigne est donc devenue une métaphore privilégiée de l’Alliance : et nous avons entendu récemment la prédication d’Isaïe (c’était à l’occasion du vingt-septième dimanche) : « La vigne du SEIGNEUR de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plan qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda » (Is 5,7). Le raisin, lui aussi, offrait matière à réflexion : bon ou mauvais, il symbolisait le comportement du peuple et de ses chefs. Et les prophètes Osée, Isaïe, Jérémie, Ézékiel ont souvent déploré les manquements à l’Alliance comme autant de mauvais fruits : « Moi pourtant, j’avais fait de toi une vigne de raisin vermeil, tout entière d’un cépage de qualité. Comment t’es-tu changée pour moi en vigne méconnaissable et sauvage ? » disait Jérémie (Jr 2,21).

Puis vint l’Exil à Babylone, et le peuple fut comparé à une vigne à l’abandon : « La vigne que tu as prise à l’Égypte... Pourquoi as-tu percé sa clôture ? Tous les passants y grappillent en chemin ; le sanglier des forêts la ravage et les bêtes des champs la broutent » (c’est l’un des thèmes de notre psaume d’aujourd’hui : Ps 79/80,9-14).

 

LES « KÉROUBIM », C’EST-À-DIRE LES « CHÉRUBINS »

Dernière remarque : je relève un nom curieux dans ces versets : les « Kéroubim » ; c’est un mot hébreu qui a donné notre mot « Chérubins ». C’est là encore un rappel des temps heureux. L’Arche d’Alliance était un coffret précieux en bois d’acacia, plaqué d’or, qui mesurait cent vingt-cinq centimètres de long et soixante-quinze centimètres de large. Il renfermait les Tables de la Loi données par Dieu à Moïse au Sinaï. Ce coffret était surmonté d’une plaque d’or (qu’on appelait le propitiatoire), et de deux statues de chérubins en bois d’olivier plaqué d’or. Les chérubins étaient des animaux : à corps et pattes de lion, tête d’homme, et des ailes immenses.

Leur rôle était de protéger l’Arche de leurs ailes et on les considérait comme le marchepied du trône invisible de Dieu. Tout au long de l’Exode, l’Arche, abritée sous une tente, a accompagné le peuple ; plus tard, le roi Salomon l’a placée dans le temple de Jérusalem. Bien sûr, on n’a jamais pensé enfermer la présence de Dieu dans une tente ou dans un temple, mais l’Arche était le signe visible, le symbole de cette Présence. « Toi qui sièges au-dessus des Kéroubim... »

Ce rappel, ici, évoque non seulement la splendeur de ce temple magnifique ; il évoque surtout la Présence du Dieu fidèle qui n’a jamais abandonné son peuple

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NOTE

La liturgie de ce dimanche ne nous en propose que quelques extraits

 

COMPLÉMENTS

1- Ce psaume est relativement court, mais très dense ; vingt versets seulement, qui sont un véritable résumé de l’histoire d’Israël : ses heures de gloire, ses heures de peine.

Les heures de peine, j’en ai parlé plus haut.

Les heures de gloire : ce sont, bien sûr, les débuts de ce peuple avec la sortie d’Égypte, l’Exode, l’entrée en Terre promise, l’Alliance de Dieu avec les douze tribus, la conquête progressive de la Terre... et surtout l’irrésistible ascension de ce peuple parti de rien (au début ce n’était qu’une poignée d’esclaves échappés). Heures difficiles, certes, mais le temps embellit les souvenirs et puis c’était tellement beau par rapport au présent... et surtout, cette aventure extraordinaire, ce petit peuple sait bien que c’est à Dieu qu’il la doit, à sa présence continuelle : c’est lui, réellement, qui a fait naître et grandir son peuple, qui l’a protégé avec un soin jaloux. « Berger d’Israël... Toi qui conduis ton troupeau... Visite cette vigne qu’a plantée ta main puissante... Que ta main soutienne ton protégé. »

 

2- La Septante (la traduction grecque du troisième siècle av. J.-C.), a ajouté un mot au premier verset pour situer l'ennemi : il s'agirait de l'Assyrie. Cela nous reporterait donc historiquement, bien avant l'Exil à Babylone, entre le neuvième et le septième siècles av. J.-C. à un moment où l'Assyrie était une formidable puissance en pleine expansion ; c'est elle qui a écrasé le Royaume du Nord (Samarie), en 721... avant d'être écrasée à son tour par Babylone. Mais les commentaires juifs actuels sont d'accord pour attribuer à ce psaume une date beaucoup plus tardive.

On ne sait pas exactement dans quel contexte historique est né ce psaume : en tout cas, c’est évident, dans une période d’épreuves  et de douleur : « SEIGNEUR, Dieu de l’univers, vas-tu longtemps encore opposer ta colère aux prières de ton peuple, le nourrir du pain de ses larmes, l’abreuver de larmes sans mesure ? » Cette épreuve, c’est l’occupation étrangère ; le texte est très clair sur ce point, quand il parle de vigne ravagée par des bêtes féroces, de clôture rompue (il s’agit des frontières). Voici quelques versets que nous n’entendons pas ce dimanche : « Tu fais de nous la cible des voisins, nos ennemis ont vraiment de quoi rire ! ... La vigne que tu as prise à l’Égypte... pourquoi as-tu percé sa clôture ? Tous les passants y grappillent en chemin ; le sanglier des champs la ravage et les bêtes des champs la broutent... La voici détruite, incendiée ». C’est peut-être une allusion aux horreurs du siège de Jérusalem par les troupes de Nabuchodonosor, roi de Babylone, en 587.

3- Le verset 3 cite Éphraïm, Benjamin, Manassé : pourquoi eux ?

« Berger d’Israël, écoute, toi qui conduis Joseph, ton troupeau : resplendis au-dessus des Kéroubim, devant Éphraïm, Benjamin, Manassé ». Éphraïm, Benjamin, Manassé, ce sont les noms de trois tribus d’Israël... trois sur les douze... On peut se demander « pourquoi ces trois-là ? » Et pourquoi est-il question de Joseph, et pas d’un autre ancêtre du peuple, Abraham ou Isaac, par exemple ? Le texte n’en dit pas plus.

Un petit peu de généalogie va nous le faire comprendre : Jacob a eu douze fils de quatre femmes différentes. Les quatre mères, ce sont d’abord ses deux épouses, Léa et Rachel, les deux sœurs, filles de Laban, puis leurs deux servantes, Bilha et Zilpa. Vous vous souvenez du piège dans lequel était tombé Jacob le jour de son mariage ; il avait demandé Rachel en mariage, celle qu’il aimait d’amour tendre... et le beau-père avait fait semblant d’accepter ; mais la fiancée est voilée jusqu’à la nuit de noces ; et le beau-père soucieux de caser d’abord Léa, la fille aînée, en avait profité pour marier Léa et non Rachel. Cruelle déception sous la tente au petit matin...  et Jacob n’avait pu obtenir Rachel qu’en second ! Heureusement que la polygamie existait encore, en un sens ! Rachel a eu deux fils, Joseph et Benjamin ; et Joseph, fils de Rachel, a eu aussi deux fils, Éphraïm et Manassé. Ces quatre noms, Joseph, Benjamin, Éphraïm et Manassé, ce sont donc les descendants nés de l’amour de Jacob et Rachel. Ils sont les fils de la tendresse.

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LECTURE DE LA PREMIÈRE LETTRE DE L’APÔTRE PAUL AUX CORINTHIENS 1, 3-9

 

     Frères,
3   À vous la grâce et la paix,            
     de la part de Dieu notre Père                   
     et du Seigneur Jésus Christ.
4   Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet,            
     pour la grâce qu'il vous a donnée dans le Christ Jésus ;
5   en lui vous avez reçu toutes les richesses,           
     toutes celles de la Parole              
     et de la connaissance de Dieu.
6   Car le témoignage rendu au Christ                      
     s'est établi fermement parmi vous.
7   Ainsi aucun don de grâce ne vous manque,                    
     à vous qui attendez                      
     de voir se révéler notre Seigneur Jésus Christ.
8   C'est lui qui vous fera tenir fermement jusqu'au bout,                
     et vous serez sans reproche                      
     au jour de notre Seigneur Jésus Christ.
9   Car Dieu est fidèle,                      
     lui qui vous a appelés à vivre en communion                  
     avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur.
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L’AVENT COMME UNE REMISE EN PERSPECTIVE

En cherchant une image qui puisse nous aider à entrer dans ce texte de Paul, il m’est venu celle de la boussole : quoi qu’il arrive, une boussole digne de ce nom, vous indiquera toujours le Nord ; irrésistiblement, elle y revient toujours ; pour Paul, un chrétien est comme une boussole : il est tourné vers l’Avenir... et il faut écrire A-Venir en deux mots.

Si Paul prend la plume pour écrire aux Corinthiens, c’est parce qu’ils avaient un peu perdu le Nord sur certains points justement. Alors il leur rappelle ce qui fait à ses yeux la première caractéristique des chrétiens, l’attente : « Vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ ». Les chrétiens ne sont pas tournés vers le passé mais vers l’avenir.

Bien sûr, si cette lecture nous est proposée pour le premier dimanche de l’Avent, c’est parce que, précisément, l’Avent est le temps où nous redécouvrons toutes les dimensions de l’Attente chrétienne, où nous nous remettons dans la perspective de l’A-Venir que Dieu nous promet

 À un premier niveau, l’Avent est d’abord le Temps de préparation à Noël ; nous serons invités à commémorer un événement historique : la venue du Christ dans l’histoire des hommes. L’Avent est le temps de la préparation de cet anniversaire. Et donc, chaque année, à pareille époque, nous relisons dans la Bible les annonces des prophètes, les promesses de Dieu : promesses de salut, c’est-à-dire de bonheur. Le même thème revient sans cesse sous des formes différentes : « Réjouissez-vous... Le Seigneur vient vous sauver »... Parfois, les promesses se précisent : c’est Isaïe qui dit « La Vierge enfantera », ou Jérémie (23,5) « Je ferai naître chez David un germe de justice »...

Mais l’histoire du salut ne s’arrête pas à la crèche de Bethléem. Cette attente, nous la vivons encore aujourd’hui pour notre propre compte. Nous venons de célébrer la Fête du Christ-Roi, et nous avons eu raison : oui, le Christ est  Roi... DÉJÀ par sa mort et sa Résurrection, car DÉJÀ la vie a vaincu la mort, DÉJÀ l’amour a vaincu l’indifférence et la haine. Mais son Royaume n’est pas encore pleinement réalisé : il suffit de lire les journaux, d’écouter la radio ou de regarder la télévision, ou plus simplement de regarder en nous et autour de nous, pour en être convaincus !

Le Christ sera pleinement roi lorsque, en chacun de ses frères, l’amour sera roi. C’est cela que nous attendons en même temps que le retour du Christ. Nous attendons la manifestation définitive de sa victoire à la tête de l’humanité : une humanité tout entière enfin libérée de l’esclavage du péché et de la mort. Nous sommes le peuple porteur de cette espérance. Même quand le mal, la haine, la violence, le racisme semblent mener l’histoire du monde, nous croyons, nous sommes sûrs que le Mal n’aura pas le dernier mot.  Selon un mot du Père Joseph Templier « La défaite du Mal est programmée et elle est définitive ». Si bien qu’il faut savoir lire les textes de ces dimanches de l’Avent à trois niveaux :

Premier niveau : l’attente du Messie dans le peuple juif, depuis David, jusqu’à la naissance de Jésus à Bethléem.

Deuxième niveau : le salut déjà accompli en Jésus-Christ : celui que Jésus inaugure par sa mort et sa résurrection ; l’humanité est enfin capable dans l’un des siens (Jésus) d’être pleinement accordée à l’Amour et à la volonté du Père ; c’est-à-dire de vivre à plein et exclusivement les valeurs de l’amour, du partage, de la solidarité, de la douceur, du pardon.

Troisième niveau : notre attente du Jour de Dieu, du déploiement définitif et universel de la victoire de Christ, du royaume de Dieu. Ce Jour-là, c’est l’humanité tout entière qui vivra ces valeurs qu’incarnait Jésus-Christ. Et nous savons que ce n’est pas seulement un beau rêve, puisque Jésus nous a montré que cela était possible.

Par exemple, quand Paul dit à ses frères de Corinthe « À vous la grâce et la paix, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ », ce n’est pas une simple formule de politesse ni même un souhait affectueux ; il parle comme toujours dans la perspective du projet de Dieu. La « grâce et la paix », c’est une manière de dire le projet de Dieu : la grâce, c’est l’attribut même de Dieu, on pourrait traduire « amour », « don gratuit », présence aimante de Dieu. Être dans la grâce, c’est être en communion avec Dieu ; la paix en est la conséquence à notre échelle. Or le projet de Dieu, c’est précisément cela : faire entrer définitivement l’humanité tout entière dans la communion d’amour de la Trinité.

Et saint Paul, ici, se situe aux trois niveaux dont je parlais tout-à-l’heure : on les lit très clairement dans ce passage :

LE CHEMIN DE LA GRÂCE

Premier niveau : ce projet de Dieu, grâce et paix, est prévu de toute éternité ; et tout au long de l’histoire biblique, le peuple élu en a pris de mieux en mieux conscience.

Deuxième niveau : la grâce est déjà donnée, ce projet de Dieu est déjà inauguré en Jésus-Christ ; saint Paul dit aux Corinthiens « Je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet, pour la grâce qu’il vous a donnée (c’est au passé) dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la Parole et toutes celles de la connaissance de Dieu. »

Troisième niveau : « À vous la grâce et la paix... à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ. C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout... » En d’autres termes, il vous aidera à ne pas perdre le Nord, ou à le retrouver si vous l’aviez momentanément perdu. Et pour alimenter le courage de ses Corinthiens (et le nôtre), Paul ajoute : « Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus-Christ notre Seigneur ».

L’Avent, c’est donc un temps très dynamique ! C’est le moment par excellence où nous nous rappelons sans cesse la fidélité de Dieu à son projet pour y puiser la force de le faire avancer chacun à notre mesure.

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Complément

Au verset 7, le mot qui a été traduit « Vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ » est dans le texte grec « attendant la révélation (apocalupsis) de notre Seigneur Jésus-Christ ».

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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT  MARC 13,33-37

 

     En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
33 « Prenez garde, restez éveillés :   
     car vous ne savez pas                   
     quand ce sera le moment.
34 C’est comme un homme parti en voyage :          
     en quittant sa maison,       
     il a donné tout pouvoir à ses serviteurs,              
     fixé à chacun son travail,             
     et demandé au portier de veiller.
35 Veillez donc,        
     car vous ne savez pas       
     quand vient le maître de la maison,                     
     le soir ou à minuit,            
     au chant du coq ou le matin.
36 S’il arrive à l'improviste,              
     il ne faudrait pas qu’il vous trouve endormis.
37 Ce que je vous dis là,       
     je le dis à tous :     
     Veillez ! »
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PRENEZ GARDE, VEILLEZ

Dans le passage qui précède tout juste celui-ci, Jésus vient de parler à ses disciples de ce qu’il appelle « la venue du Fils de l’homme » et il a ajouté « Ce jour ou cette heure, nul ne les connaît, ni les anges du ciel, ni le Fils, personne sinon le Père. » (Mc 13,32).

Et il en déduit pour ses disciples ce que nous venons d’entendre : si lui, le Fils, comme il se nomme lui-même, ne connaît pas l’heure de sa venue, nous la connaissons encore moins ; et donc, il ajoute : « Prenez garde, veillez (au sens de « restez éveillés »), car vous ne savez pas quand ce sera le moment ». On a bien l’impression que cela veut dire « vous pourriez vous laisser surprendre ».

La suite du texte va tout à fait dans ce sens : « Vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin » : le « chant du coq », c’est très probablement une allusion au reniement de Pierre (on sait que Marc était très proche de Pierre) ; cette phrase est une mise en garde : si vous n’êtes pas attentifs au jour le jour, il peut vous arriver de me renier sans y prendre garde.

Quelques heures avant cette défaillance de Pierre, Jésus, à Gethsémani, avait dit aux trois  apôtres qui l’accompagnaient : « Veillez et priez afin de ne pas entrer au pouvoir de la tentation » (Mc 14,38). Et il avait ajouté : « L’esprit est plein d’ardeur, mais la chair est faible »... Manière de dire à quel point nous sommes perpétuellement écartelés entre les valeurs du Royaume et le retour à l’égoïsme, l’indifférence, la lâcheté. C’est pour cela qu’il faut prier sans cesse, pour ne pas lâcher la main de Dieu.

Voilà qui éclaire notre texte d’aujourd’hui : « veiller » veut dire « prier » ; non pas prier le Père de réaliser son Royaume lui-même, tout seul, sans nous. Ce n’est pas son projet. Mais prier pour être remplis de son Esprit qui nous fera entrer dans le projet du Père. Alors nous pourrons regarder le monde, qui est la matière première du Royaume, avec les yeux de Dieu si j’ose dire. Et alors, nous deviendrons capables d’agir dans le sens du Royaume.

Vous connaissez la leçon de Luc sur la prière : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe on ouvrira. Quel père parmi vous, si son fils lui demande un poisson, lui donnera un serpent au lieu de poisson ? Ou encore s’il demande un œuf, lui donnera-t-il un scorpion ? Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l’Esprit saint à ceux qui le lui demandent. »

Oui, le Jour et l’heure sont le secret de Dieu... « Nul ne les connaît sinon le Père », comme dit Jésus ; mais ce n’est pas une raison pour s’inquiéter, l’Esprit est avec nous. Encore faut-il le prier, c’est-à-dire le désirer ; il ne nous envahira pas contre notre gré.

Du coup, cela éclaire en quoi consiste la tentation : « Veillez et priez afin de ne pas entrer au pouvoir de la tentation », dit Jésus ; et dans le texte d’aujourd’hui, il s’est comparé à un maître de maison qui part en voyage : « Il a laissé sa maison, confié à ses serviteurs l’autorité, à chacun sa tâche, et il a donné au portier l’ordre de veiller. » La tentation, en quelque sorte, c’est de dormir, c’est-à-dire de négliger la maison ; or on est tout à la fin de l’évangile de Marc, à quelques jours de la fête de la Pâque, c’est-à-dire juste avant la Passion ; tout comme la parabole du jugement dernier chez Matthieu, que nous lisions pour la fête du Christ-Roi ; il me semble que la leçon est la même : avec Matthieu, nous avions compris que « veiller » veut dire « veiller sur » nos frères, afin que grandisse le Royaume dans lequel tout homme sera roi. Marc, lui, a pris une autre image : il dit « votre mission, c’est de veiller sur la maison » !

 

GARDIENS DE LA MAISON DE DIEU

Nous voilà promus gardiens de la maison de Dieu ! Nous sommes ces serviteurs, ce portier. Voilà la Bonne Nouvelle extraordinaire qui nous sera répétée tout au long de l'Avent : nos vies, si modestes soient-elles, peuvent contribuer à la gestation de l'humanité nouvelle ; c'est ce qui fait notre grandeur. Il a « fixé à chacun son travail » : cela veut dire que chacun d’entre nous a un rôle à jouer, son rôle. Et un rôle efficace puisqu’en partant « il a donné tout pouvoir à ses serviteurs » !                   

C'est peut-être bien l'une des raisons pour lesquelles personne, pas même le Fils (tant qu'il était parmi nous) ne connaît l'heure de l'avènement définitif du Royaume : c'est que nous avons notre part dans sa construction.

Et il me semble que c’est le message le plus urgent que nous devrions transmettre à nos jeunes ; cela suppose, évidemment, que nous n’attendions pas l’avènement du Royaume de Dieu comme on attend le train, mais que notre attente soit active !

Mais notre problème, justement, c’est que, bien souvent, nous restons passifs, ou pire, nous oublions que nous attendons quelque chose, ou plutôt Quelqu’un ! Et alors, nous occupons le temps à autre chose ; mais occuper le temps à autre chose, quand il s’agit du Royaume de Dieu, évidemment, c’est grave. Et c’est pour cela que Jésus met ses apôtres en garde. Et saint Pierre, qui a certainement avoué son reniement à Marc, ne le sait que trop.

Voilà donc notre raison de vivre : et quel programme ! Portiers de la maison de Dieu : il nous revient d’y faire entrer tous les hommes. Sans oublier la leçon de la parabole des talents : le maître de maison nous fait confiance, il nous confie ses trésors. La seule réponse digne de l’honneur qu’il nous fait consiste à lui faire confiance en retour et à nous retrousser les manches ! Ce n’est pas le moment de nous occuper à autre chose !   

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut 2020 11 29, 1er dimanche de l'Avent B

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19 novembre 2020 4 19 /11 /novembre /2020 23:05

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 21 novembre 2020).

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE ÉZÉKIEL  34,11-12.15-17

 

11 Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu. 
     Voici que moi-même, je m’occuperai de mes brebis,      
     et je veillerai sur elles.
12 Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau  
     quand elles sont dispersées,         
     ainsi je veillerai sur mes brebis,    
     et j'irai les délivrer dans tous les endroits            
     où elles ont été dispersées
     un jour de nuages et de sombres nuées.
15 C'est moi qui ferai paître mon troupeau,  
     et c'est moi qui le ferai reposer,    
     - oracle du SEIGNEUR Dieu !
16 La brebis perdue, je la chercherai ;          
     l'égarée, je la ramènerai.   
     Celle qui est blessée, je la panserai.         
     Celle qui est malade, je lui rendrai des forces.    
     Celle qui est grasse et vigoureuse,           
     je la garderai, je la ferai paître selon le droit.
17 Et toi, mon troupeau,       
     - ainsi parle le SEIGNEUR Dieu,
     voici que je vais juger entre brebis et brebis,       
     entre les béliers et les boucs.
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UN TROUPEAU À LA DÉBANDADE

Imaginez un troupeau de brebis en transhumance et une épaisse nappe de brouillard qui s’abat tout d’un coup sur les prés. Si le berger n’est pas attentif, ce qui était un troupeau n’en sera bientôt plus un : les brebis mal guidées vont se perdre l’une après l’autre, elles seront bientôt toutes dispersées sur la montagne.

C’est l’image qui vient à l’esprit du prophète Ézékiel à propos du peuple d’Israël au moment de l’Exil à Babylone. On est en pleine tentation de découragement, on risque de penser que le peuple de Dieu n’est plus le peuple de Dieu, et même plus un peuple du tout. Va-t-il être rayé de la carte ?

Mais notre prophète est un prophète, justement. Et donc il sait que Dieu est fidèle à son Alliance, que Dieu n’abandonne jamais son peuple, son troupeau. « C’est moi qui ferai paître mon troupeau » dit Dieu.

La première grande annonce de ce texte, la Bonne Nouvelle, est là : « Vous êtes encore le troupeau de Dieu ». Car il reste fidèle à son Alliance en toutes circonstances.

« J’IRAI MOI-MÊME À LA RECHERCHE DE MES BREBIS » DIT DIEU

Deuxième Bonne Nouvelle qui en découle aussitôt : Dieu va vous rassembler et vous ramener sur votre pâturage : « Je veillerai sur mes brebis, et j'irai les délivrer dans tous les endroits où elles ont été dispersées un jour de nuages et de sombres nuées. » Ézékiel ne vise pas ici la venue du Messie. Une promesse d’avenir très lointain, reportée à la fin du monde, n’aurait dynamisé personne ; il pense d’abord à l’avenir proche, il annonce la fin de l’Exil à Babylone et le retour au pays. Pour quand cette promesse ? Ézékiel ne le dit pas, il ne sait pas le dire de manière précise ; mais il sait que cela arrivera sûrement. « Votre pâturage », c’est Jérusalem, bien sûr, et la Terre Promise ; « les endroits où elles ont été dispersées », c’est Babylone, loin du pâturage natal.

Suit cette évocation magnifique de la sollicitude du berger : « La brebis perdue, je la chercherai. Celle qui est faible, je lui rendrai des forces. Celle qui est grasse et vigoureuse, je la ferai paître avec justice ».

C’est la Troisième Bonne Nouvelle de ce texte, une promesse de bonheur : Dieu va veiller lui-même sur ses brebis à l’avenir. Il se fera lui-même leur berger. Ce qui implique à la fois sollicitude et fermeté : un berger sérieux, digne de ce nom, doit déployer ces deux qualités : c’est avec le même bâton, son bâton de marcheur, qu’il guide et rassemble les brebis qui ont du mal à suivre, mais aussi qu’il éloigne les indésirables, qu’il sépare les brebis des boucs... et qu’il chasse les bêtes sauvages qui menacent le troupeau1.

Quand Ézékiel présente Dieu comme le bon berger dont rêve le peuple, il y a une pointe contre les rois qui ont régné sur Israël jusqu’à l’Exil à Babylone. Normalement, en Israël, à cause de l’Alliance, c’est Dieu lui-même et lui seul qui est le roi de son peuple ; et les rois de la terre ne sont là que pour faire régner la justice de Dieu. Dès le début de la royauté, avec le premier roi, Saül, puis avec David, les prophètes rappellent au roi sa mission : une mission de service uniquement. Et pour exercer cette mission, le roi reçoit l’onction d’huile, qui est le signe que désormais il est inspiré directement par Dieu lui-même ; on dit que l’esprit de Dieu fond sur lui.

Malheureusement, le roi reste libre, bien sûr, de ne pas écouter l’inspiration divine : les rois ne se sont pas privés de cette liberté, malgré toutes leurs belles promesses. Ils ont oublié qu’il n’étaient que les lieu-tenants de Dieu (au sens étymologique de ce mot « tenant lieu »)... Les uns après les autres, ils ont failli à leur mission. Au lieu de veiller sur leur troupeau, ils se sont préoccupés d’eux-mêmes, de leur richesse, de leurs honneurs, de leur grandeur ; et au lieu de faire régner la justice dans le pays, ils ont laissé s’installer l’injustice au profit de l’opulence des uns, au risque de la misère des autres. Les brebis ont presque toutes été dispersées en ces jours «  de nuages et de sombres nuées. » Et ce jour d’obscurité semble ne jamais devoir finir. Le peuple a-t-il encore un avenir ?

En Exil à Babylone, on a tout loisir pour méditer sur le passé et sur les fautes des rois successifs, des mauvais bergers d’Israël, sans quoi on n’en serait pas là.

 

LE MESSIE, QUAND IL VIENDRA,  SERA COMME UN BON BERGER

Ce qui est surprenant ici, c’est que quand Ézékiel écrit, il n’y a plus de roi (le dernier roi est mort en exil) ; alors Ézékiel explique : Dieu a jugé les mauvais rois, il leur a enlevé la charge du troupeau ; et c’est lui-même, désormais, qui va reprendre la direction des opérations : « C’est moi qui ferai paître mon troupeau ». Bien sûr, le peuple aura encore besoin de gouvernants, mais désormais ils se comporteront en serviteurs, Dieu veillera à ce qu’ils soient de bons bergers.

Soyons francs, le vrai roi - bon berger annoncé ici par Ézékiel - n’est pas venu plus après qu’avant ; alors, parce que là-bas, on avait la foi, on a continué d’espérer ; un jour, sûrement, il viendra, ce roi idéal, celui qu’on appelle le Messie, qui doit siéger sur le trône de David ; depuis cette promesse d’Ézékiel, on l’imagine sous les traits d’un berger portant sur ses épaules la brebis malade.

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Note 1- Par exemple, écoutez David raconter son expérience de berger au roi Saül, il lui dit : « J'étais berger chez mon père. S'il venait un lion, et même un ours, pour enlever une brebis du troupeau, je partais à sa poursuite, je le frappais et la lui arrachais de la gueule. Quand il m'attaquait, je le saisissais par les poils et je le frappais à mort » (1 S 17,34-35). Et il continue « Tu vois, j'ai su frapper des lions et des ours, je ferai bien mon affaire du géant Goliath ». Dans son idée, un chef de guerre doit avoir les mêmes qualités qu'un berger.

On dit même que, primitivement, le sceptre des rois était un bâton de berger. Vers 1750 av. J.-C., le fameux roi de Babylone, Hammourabi se comparait déjà à un berger et disait  « Je suis le berger qui sauve et dont le sceptre est juste ».

 

Complément

Espérons que, du haut du ciel, le prophète Samuel a le triomphe modeste ! Il aurait beau jeu de dire « Je vous l’avais bien dit » ; quand les Anciens d’Israël étaient venus le trouver pour lui demander de leur nommer un roi, puisque les peuples voisins avaient chacun le leur, Samuel les avait bien prévenus ; Ah, vous voulez un roi, moi, je vais vous dire ce qui vous attend ; et il leur avait dressé un portrait peu engageant : « Voici comment gouvernera le roi qui régnera sur vous : il prendra vos fils pour les affecter à ses chars et à sa cavalerie et ils courront devant son char. Il les prendra pour s’en faire des chefs de millier et des chefs de cinquantaine, pour labourer son labour, pour moissonner sa moisson, pour fabriquer ses armes et ses harnais. Il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliviers les meilleurs. Il les prendra et les donnera à ses serviteurs. Il lèvera la dîme sur vos grains et sur vos vignes et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs. Il prendra vos serviteurs et vos servantes, les meilleurs de vos jeunes gens et vos ânes pour les mettre à son service. Il lèvera la dîme sur vos troupeaux. Vous-mêmes enfin, vous deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous crierez à cause de ce roi que vous vous serez choisi... » (1 S 8,11-18). On est loin de l’idéal du berger, mais tout près de la réalité.

Samuel était donc très réticent à l’idée de donner un roi au peuple d’Israël (et l’avenir lui a donné largement raison !

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PSAUME  22 ( 23 )

 

1   Le SEIGNEUR est mon berger : 
     je ne manque de rien.
2   Sur des prés d'herbe fraîche,        
     il me fait reposer.   

     Il me mène vers les eaux tranquilles
3   et me fait revivre ;
     il me conduit par le juste chemin 
     pour l'honneur de son nom.

4   Si je traverse les ravins de la mort,          
     je ne crains aucun mal,     
     car tu es avec moi,
     ton bâton me guide et me rassure.

5   Tu prépares la table pour moi       
     devant mes ennemis ;       
     tu répands le parfum sur ma tête, 
     ma coupe est débordante.

6   Grâce et bonheur m'accompagnent          
     tous les jours de ma vie ;  
     j'habiterai la maison du SEIGNEUR       
     pour la durée de mes jours.
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On croirait que le compositeur du psaume 22/23 était un paroissien d’Ézékiel ! Un paroissien qui a bien compris le sermon avant d’écrire ce chant de la brebis à son berger... ou plus exactement du troupeau à son berger. Parce que, comme toujours, celui qui parle dans ce psaume, c’est le peuple d’Israël tout entier. Israël qui se reconnaît comme le peuple de Dieu, le troupeau de Dieu.

 

DIEU, LE BERGER DE SON PEUPLE

Aujourd’hui, nous ne trouvons peut-être pas très flatteur le terme de troupeau ! Mais il faut nous replacer dans le contexte biblique : à l’époque le troupeau était peut-être la seule richesse ; il n’y a qu’à voir comment le livre de Job décrit l’opulence puis la déchéance de son héros. Cela se chiffre en nombre d’enfants, d’abord, en nombre de bêtes tout de suite après. « Il était une fois, au pays de Ouç, un homme appelé Job. Cet homme, intègre et droit, craignait Dieu et s’écartait du mal. Sept fils et trois filles lui étaient nés. Il avait un troupeau de sept mille brebis, trois mille chameaux, cinq cents paires de bœufs, cinq cents ânesses, et il possédait un grand nombre de serviteurs. Cet homme était le plus riche de tous les fils de l’Orient. » Et quand on vient annoncer à Job tous les malheurs qui s’abattent sur lui, cela concerne ses enfants et ses troupeaux. Déjà d’Abraham on disait : « Abraham était extrêmement riche en troupeaux, en argent et en or. » (Gn 13,2).

Mais alors, si les troupeaux sont considérés comme une richesse, nous pouvons oser penser que Dieu nous considère comme une de ses richesses. Ce qui est quand même une belle audace sur le plan théologique ! En écho, le livre des Proverbes dit que la Sagesse de Dieu « trouve ses délices avec les fils des hommes » (Pr 8,31).

Pour revenir à notre psaume d’aujourd’hui, il décline l’amour de Dieu pour son peuple dans le vocabulaire du berger : « Le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles... » Le verbe « mener » est ce qui caractérise le mieux un berger digne de ce nom. À plusieurs reprises, Ézékiel, pendant l’Exil à Babylone, se plaint des bergers d’Israël (entendez les rois), qui, justement, n’ont pas « mené » le peuple, parce qu’ils étaient avant tout préoccupés de leur intérêt personnel.

Par exemple : « Quel malheur pour les bergers d’Israël qui sont bergers pour eux-mêmes ! N’est-ce pas pour les brebis qu’ils sont bergers ?... Elles se sont dispersées, faute de berger, pour devenir la proie de toutes les bêtes sauvages (entendez les nations étrangères, et en particulier Babylone). Mon troupeau s’égare sur toutes les montagnes et toutes les collines élevées1 ; mes brebis sont dispersées dans tout le pays, personne ne les cherche, personne ne part à leur recherche. » (Ez 34,2.5-6). Quand le prophète parle de dispersion, il vise toutes les infidélités à l’Alliance, toutes les idolâtries, tous les cultes qui se sont instaurés partout dans le pays pourtant consacré au Dieu unique ; ce sont autant de fausses pistes qui ont entraîné le malheur actuel du peuple.

Dans le psaume, la phrase « Il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son Nom » vise exactement la même chose : en langage biblique, le « chemin » signifie toujours la vie dans l’Alliance avec le Dieu unique, c’est-à-dire l’abandon résolu de toute idolâtrie ; or l’histoire montre que ce n’est jamais gagné et qu’à toute époque l’idolâtrie a été le combat incessant de tous les prophètes ; soit-dit en passant, ils auraient peut-être tout autant à faire aujourd’hui ; une idole, ce n’est pas uniquement une statue de bois ou de plâtre... c’est tout ce qui risque d’accaparer nos pensées au point d’entamer notre liberté. Que ce soit une personne, un bien convoité, ou une idée, Dieu veut nous en délivrer, non pas pour faire de nous ses esclaves, mais pour faire de nous des hommes libres ; c’est cela « l’honneur de son Nom » (verset 3) : le Dieu libérateur veut l’homme libre.

Pour libérer définitivement l’humanité de toutes ces fausses pistes, Dieu a envoyé son Fils ; et désormais, les chrétiens ont en tête la phrase de Jésus dans l’évangile de Jean : « Je suis le Bon Pasteur, je donne ma vie pour mes brebis. » (Jn 10). Il donne sa vie, au sens vrai du terme. Si bien que nous pouvons chanter à notre tour : « Toi, Seigneur,  tu es mon berger...Tu es avec moi, ta croix (ton bâton) me guide et me rassure. »

 

LE PSAUME 22 DEVENU FÊTE DU BAPTÊME

Au début de l’Église, ce psaume était devenu naturellement le psaume spécial de la liturgie du Baptême ; les baptisés (je parle au pluriel parce que les baptêmes étaient toujours célébrés communautairement) émergeant de la cuve baptismale, partaient en procession vers le lieu de la Confirmation et de l’Eucharistie. Et l’évocation des eaux tranquilles, vivifiantes, (pour le Baptême), de la table et de la coupe (pour l’Eucharistie), du parfum (pour la Confirmation) nous rappelle évidemment cette triple liturgie. « Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre... Tu prépares la table pour moi... Ma coupe est débordante... tu répands le parfum sur ma tête... »

Désormais, « grâce et bonheur accompagnent » le baptisé puisque, comme le Christ nous l’a promis, il est avec nous « tous les jours jusqu’à la fin du monde ».
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Note

1 – « Les collines élevées » : c’est une allusion à l’idolâtrie, véritable perdition. Car les lieux de culte aux idoles étaient toujours placés sur les sommets.
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LECTURE DE LA PREMIÈRE LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX CORINTHIENS    15, 20-26. 28 

 

     Frères,
20 le Christ est ressuscité d’entre les morts,
     lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis.
21 Car, la mort étant venue par un homme,
     c’est par un homme aussi que vient la résurrection des morts.
22 En effet, de même que tous les hommes
     meurent en Adam,
     de même c’est dans le Christ
     que tous recevront la vie,
23 mais chacun à son rang :
     en premier, le Christ,
     et ensuite, lors du retour du Christ,
     ceux qui lui appartiennent.
24 Alors, tout sera achevé,
     quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu son Père,
     après avoir anéanti, parmi les êtres célestes,
     toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance.
25 Car c’est lui qui doit régner
     jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis.
26 Et le dernier ennemi qui sera anéanti,
     c’est la mort.
28 Et, quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils,
     lui-même se mettra alors sous le pouvoir du Père
     qui lui aura tout soumis,
     et ainsi, Dieu sera tout en tous.

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LES FORCES DU MAL NE L’EMPORTERONT PAS

Le Ressuscité est apparu un jour à Saül de Tarse en route vers Damas ; ce jour-là, la Royauté du Christ s’est imposée à lui comme une évidence ! Désormais, cette certitude habitera toutes ses paroles, toutes ses pensées. Car, pour lui, il n’y avait plus de doute possible : Jésus-Christ, vainqueur de la mort, l’est également de toutes les forces du mal.            

Et la conviction de Paul, sa foi (qui est donc aussi la nôtre), c’est que le Royaume du Christ grandit irrésistiblement jusqu’à ce que tout soit « achevé », c’est le mot qu’il emploie ici ; « Tout sera achevé quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu le Père... » Toute l’histoire de l’humanité s’inscrit dans cette perspective : perspective exaltante pour les croyants qui constatent au jour le jour la victoire de l’amour et du pardon sur la haine, de la vie sur la mort.

La mort exemplaire et la Résurrection du Christ étaient aux yeux des apôtres le plus beau signe que ce Royaume était en train de naître ; que les forces du mal ne l’emporteront pas, comme l’a dit Jésus à Pierre, qu’elles sont déjà vaincues, comme il l’a dit encore, c’est dans l’évangile de Jean, cette fois : « Courage ! Moi, je suis vainqueur du monde. » (Jn 16,33).

Il nous reste à choisir notre camp, si j’ose dire : être du côté du Christ, faire avancer le projet... ou non. Et là Paul oppose deux attitudes, celle d’Adam, celle du Christ. C’est un parallèle que Paul développe souvent, mais cela reste probablement pour nous le passage le plus difficile de ce texte ; en fait, Paul reprend ici un thème extrêmement familier aux lecteurs de l’Ancien Testament, celui du choix indispensable, ce qu’on appelait le thème des deux voies (voie au sens de comportement).

IMITER ADAM OU IMITER JÉSUS-CHRIST ?

Depuis que Paul a rencontré le Christ, tout s’éclaire pour lui. Il sait en quoi consiste le choix : nous conduire à la manière d’Adam ou nous conduire à la manière de Jésus-Christ. Adam, c’est celui qui tourne le dos à Dieu, qui se méfie de Dieu ; le Christ, c’est celui qui fait confiance jusqu’au bout. Quand nous nous conduisons à la manière d’Adam, nous allons vers la mort (spirituelle) ; quand nous nous conduisons à la manière du Christ nous allons vers la Vie. Rappelons-nous en quoi consiste la manière d’Adam : ce que la Bible affirme au sujet d’Adam, c’est qu’il a contrecarré le projet de Dieu ; vous connaissez le récit de la chute (aux chapitres 2 et 3 du livre de la Genèse) : Dieu « fit pousser du sol toutes sortes d’arbres à l’aspect désirable et aux fruits savoureux ; il y avait aussi l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal » ; avant la faute, l’arbre de vie n’est pas interdit, il est à la disposition de l’homme ; mais celui-ci est prévenu qu’il ne doit pas manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ; sinon il connaîtra la mort.

Effectivement, après la faute, l’accès à l’arbre de vie lui est fermé. Mal conseillé par le serpent qui le poussait à soupçonner le projet de Dieu, Adam a mangé le fruit de l’arbre de la connaissance de ce qui rend heureux ou malheureux et il a connu le malheur et la mort.

LA MORT APRÈS LA FAUTE

De quelle mort s’agit-il après la faute ? Peut-être le mystère de l’Assomption de Marie peut-il nous aider à entrevoir un peu le projet de Dieu quand l’homme ne l’entrave pas. Marie est pleinement humaine, mais elle n’a jamais agi à la manière d’Adam ; elle connaît le destin que tout homme aurait dû connaître s’il n’y avait pas eu la chute ; or elle a connu, comme tout homme, toute femme, le vieillissement ; et un jour, elle a quitté la vie terrestre, elle a quitté ce monde, tel que nous le connaissons ; elle s’est endormie pour entrer dans un autre mode de vie auprès de Dieu. On parle de la « Dormition » de la Vierge.

Pour nous, frères d’Adam, il ne s’agit pas seulement de « dormition » comme la Vierge, mais de mort ; saint Paul dit bien ici, dans sa lettre aux Corinthiens : « la mort est venue par un homme... C’est en Adam que meurent tous les hommes. » Dans la lettre aux Romains, il dit : « Par un seul homme le péché (on pourrait dire le soupçon) est entré dans le monde, et par le péché la mort... » (Rm 5,12).

On peut donc affirmer deux choses : Premièrement, notre corps n’a jamais été programmé pour durer tel quel éternellement sur cette terre, et nous pouvons en avoir une idée en regardant Marie ; elle, la toute pure, pleine de grâce, s’est endormie.

Deuxièmement, Adam a contrecarré le projet de Dieu et la transformation corporelle que nous aurions dû connaître, la « dormition » est devenue mort, avec son cortège de souffrance et de laideur. La mort, telle que nous la connaissons, si douloureusement, est entrée dans le monde par le fait de l’humanité elle-même.

Mais là où nous avons introduit les forces de mort, Dieu peut redonner la vie ; Jésus a été tué par la haine des hommes, mais Dieu l’a ressuscité ; lui, le premier ressuscité, il nous fait entrer dans la vraie vie, celle où règne l’amour. Il a accepté de subir le pouvoir de haine et de mort des hommes et il ne leur a opposé que douceur et pardon ; là où la faute a abondé, son amour a surabondé, comme dit Paul. Par lui, désormais, Dieu donne à l’humanité tout entière son Esprit d’amour... C’est cela que Jésus est venu faire parmi nous ; il  est venu nous rendre la vie et nous apprendre à la donner : « Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. » (Jn 10,10). Car nous sommes faits pour la vie.
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Compléments

- Le vocabulaire de Paul est nettement moins imagé que celui d’Ézékiel ou du psaume 22/23, qui sont nos deux premières lectures de ce dimanche, mais le thème est le même. Ézékiel (dans la première lecture) parle de Dieu et nous dit : « Dieu est avec l’homme comme un berger qui mène ses brebis vers les meilleurs pâturages. » Dans le psaume 22/23, c’est la brebis (entendez le peuple d’Israël) qui parle de son berger et s’émerveille de sa sollicitude : « Il me mène vers les eaux tranquilles... Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer ».

Dans ces deux textes (celui d’Ézékiel et le psaume), l’image du berger était une manière de parler de la royauté, et on ne perdait pas de vue que Dieu seul est véritablement le roi d’Israël. Paul, lui, qui a eu la chance, l’honneur de rencontrer le Christ ressuscité, sait désormais que c’est le Christ qui instaure lentement mais sûrement ce Royaume de Dieu sur la terre. Paul dit bien : « C’est lui (le Christ) en effet qui doit régner... et quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils, lui-même se mettra alors sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis... »

- Le Ressuscité est, sans hésitation possible, le Messie attendu depuis des siècles. C’est pourquoi, au fil des lettres de Paul, on reconnaît toutes les expressions de l’attente messianique de l’époque. Dans le passage que nous lisons aujourd’hui dans la lettre aux Corinthiens, il y a deux expressions fortes de l’attente d’un Messie-Roi :  « Tout sera achevé quand le Christ remettra le pouvoir royal à Dieu le Père, après avoir anéanti, parmi les êtres célestes, toute Principauté, toute Souveraineté et Puissance » (sous-entendu après avoir détruit toutes les puissances du mal » (verset 24)…  « Il doit régner jusqu’au jour où Dieu aura mis sous ses pieds tous ses ennemis » (comme l’avait annoncé le psaume 110/109, verset 28).
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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT MATTHIEU  25, 31-46

 

     En ce temps-là,
     Jésus disait à ses disciples :
31 « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire,
     et tous les anges avec lui,
     alors il siégera sur son trône de gloire.
32 Toutes les nations seront rassemblées devant lui ;
     il séparera les hommes les uns des autres,
     comme le berger sépare les brebis des boucs :
33 il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche.

34 Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite :
     ‘Venez, les bénis de mon Père,
     recevez en héritage le Royaume
     préparé pour vous depuis la fondation du monde.
35 Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ;
     j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ;
     j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ;
36 j’étais nu, et vous m’avez habillé ;
     j’étais malade, et vous m’avez visité ;
     j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !’
37 Alors les justes lui répondront :
     ‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu...?
     tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ?
     tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ?
38 tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ?
     tu étais nu, et nous t’avons habillé ?
39 malade ou en prison...
     Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?’
40 Et le Roi leur répondra :
     ‘Amen, je vous le dis :
     chaque fois que vous l’avez fait
     à l’un de ces plus petits de mes frères,
     c’est à moi que vous l’avez fait.’  

41 Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche :
     ‘Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits,
     dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges.
42 Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ;
     j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ;
43 j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ;
     j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ;
     j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.’
44 Alors ils répondront, eux aussi :
     ‘Seigneur, quand t’avons-nous vu
     avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison,
     sans nous mettre à ton service ?’
45 Il leur répondra :
     ‘Amen, je vous le dis :
     chaque fois que vous ne l’avez pas fait
     à l’un de ces plus petits,
     c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.’

46 Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel,
     et les justes, à la vie éternelle. »

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NOTRE HÉRITAGE

« Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. » Par cette parabole, Jésus nous révèle notre vocation, le projet que Dieu a sur l’humanité en nous créant : nous sommes faits pour être roi. Et il faut écrire « roi » au singulier ; car c’est l’humanité tout entière qui est créée pour être reine ; « Remplissez la terre et dominez-la » dit Dieu à l’homme au commencement du monde. (Gn 1,28). L’idée que nous nous faisons d’un roi, entouré, courtisé, bien logé, bien vêtu, bien nourri... c’est très exactement ce que Jésus revendique pour tout homme.

Le Livre du Deutéronome, déjà, affirmait que si l’on veut vivre l’Alliance avec Dieu, il faut éliminer la pauvreté : « Il n’y aura pas de pauvres parmi vous » (Dt 15,4) au sens de « Vous ne devez pas tolérer qu’il y ait des malheureux et des pauvres parmi vous ». Jésus s’inscrit dans la droite ligne de cet idéal attribué à Moïse.

 

VENEZ, LES BÉNIS DE MON PÈRE

               À tous ceux qui auront su avoir des gestes d’amour et de partage le Fils de l’homme dit : « Venez les bénis de mon Père » : ce qui veut dire « vous êtes ses fils, vous lui ressemblez ; vous êtes bien à l’image de ce berger qui prend soin de ses brebis » dont parlait Ézékiel dans la première lecture. « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Le jugement porte sur des actes concrets ; curieusement, ce n’est pas l’intention qui compte ! Matthieu avait déjà noté une phrase de Jésus qui allait dans le même sens : « Ce n’est pas en me disant : Seigneur, Seigneur ! qu’on entrera dans le Royaume des cieux ; mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux. » (Mt 7,21).

 

BÉNIS OU MAUDITS ?

Il reste que ce texte garde un caractère un peu choquant par l’opposition radicale entre les deux catégories d’hommes, les bénis du Père, et les maudits : et d’ailleurs, dans laquelle pourrions-nous être comptés ? Tous, nous avons su, un jour ou l’autre, visiter le malade ou le prisonnier, vêtir celui qui avait froid et nourrir l’affamé... Mais tous aussi, nous avons, un jour ou l’autre, détourné les yeux (ou le porte-monnaie) d’une détresse rencontrée.

Aucun de nous n’oserait se compter parmi « les bénis du Père » ; aucun non plus ne mérite totalement la condamnation radicale ; Dieu, le juste juge, sait cela mieux que nous. Aussi, quand nous rencontrons dans la Bible l’opposition entre les bons et les méchants, les justes et les pécheurs, il faut savoir que ce sont deux attitudes opposées qui sont visées et non pas deux catégories de personnes : il n’est évidemment pas question de séparer l’humanité en deux catégories, les bons et les justes, d’un côté, les méchants et les pécheurs de l’autre ! Nous avons chacun notre face de lumière et notre face de ténèbres.

Si bien que, contrairement aux apparences, ce n’est pas une parabole sur le jugement que Jésus développe ici :  c’est beaucoup plus grave et dérangeant : il s’agit du lien entre tout homme et Jésus : « Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. »

Il est saisissant de resituer ce discours de Jésus dans son contexte : d’après saint Matthieu, cela se passe juste avant la Passion du Christ, c’est-à-dire que ces ultimes paroles de Jésus prennent valeur de testament. Au moment de quitter ce monde, Celui qui nous fait confiance, comme il nous l’a dit dans la parabole des talents, nous confie ce qu’il a de plus précieux au monde : l’humanité.
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Compléments

- Il faut quand même une belle audace pour célébrer la fête du Christ-Roi ! Confinement oblige, nous serons peut-être privés des cérémonies du couronnement… Mais combien de baptisés le regretteront-ils vraiment ?

- Tous ces derniers dimanches, les évangiles nous proposaient ce que j’appellerais des variations sur la vigilance, sur le mot « veiller » ; ici, une nouvelle variation nous est proposée : « veiller » cela peut vouloir dire « veiller sur ».

LA POINTE DE LA PARABOLE

À y regarder de plus près, en définitive, on l’a vu, ce passage de l’évangile de Matthieu ne nous offre pas une parabole sur le jugement.

- Au passage, nous avons là une définition intéressante de la justice, aux yeux de Dieu : quand nous parlons de justice, nous avons toujours envie de dessiner une balance ; or ce n’est pas du tout dans ces termes-là que Jésus en parle ! Pour lui, être juste, c’est-à-dire être accordé au projet de Dieu, c’est donner à pleines mains à qui est dans le besoin. D’autre part, il n’y a même pas besoin d’en être conscient : « Quand est-ce que nous t’avons vu ? Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ? »... Nous qui nous demandons parfois si le salut est réservé à une élite, nous avons ici une réponse : visiblement, Jésus ne se préoccupe ici ni des titres ni de la religion de chacun : « Quand les nations seront rassemblées devant lui, il séparera les hommes les uns des autres... » Ce qui veut dire que des non-chrétiens auront le Royaume en héritage et peuvent être appelés « les bénis de son Père » ! C’est parmi des hommes de toutes races, de toutes cultures, de toutes religions qu’il se vit déjà au jour le jour quelque chose du Royaume. Nous savons bien que nous n’avons pas le monopole de l’amour, mais il n’est pas mauvais de nous l’entendre dire !

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut 2020 11 22, le Christ Roi de l'Univers A

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9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 23:56

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Attention le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 14 novembre 2020).

Exceptionnellement (j'espère que l'exception deviendra la règle), j'ajoute la vidéo d'une l'homélie (remarquable, à mon avis) du père Bernard Klasen, à propos de l'évangile du jour (la parabole des talents).

LECTURE DU LIVRE DES PROVERBES   31,10-31

 

10 Une femme parfaite, qui la trouvera ?     
     Elle est précieuse plus que les perles !
11 Son mari peut lui faire confiance :           
     il ne manquera pas de ressources.
12 Elle fait son bonheur, et non pas sa ruine,
     tous les jours de sa vie.                
13 Elle sait choisir la laine et le lin,   
     et ses mains travaillent volontiers.
19 Elle tend la main vers la quenouille,        
     ses doigts dirigent le fuseau.
20 Ses doigts s'ouvrent en faveur du pauvre,           
     elle tend la main aux malheureux.
30 Le charme est trompeur et la beauté s’évanouit ;
     seule, la femme qui craint le SEIGNEUR           
     mérite la louange.
31 Célébrez-la pour les fruits de son travail :           
     et qu’aux portes de la ville, ses œuvres disent sa louange !
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LE PORTRAIT DE LA FEMME IDÉALE

Chose étonnante, ce que nous venons d’entendre, ce sont les derniers mots du livre des Proverbes : or c’est un éloge de la femme. Voilà qui prouve que les auteurs bibliques ne sont pas misogynes ! Et pourtant, nous n’avons eu qu’un extrait de ce long poème qui termine le livre ; si vous avez la curiosité de lire le texte en entier, c’est-à-dire l’intégralité des versets 10 à 31 du dernier chapitre des Proverbes, vous verrez que c’est en quelque sorte le portrait de la femme idéale ; l’expression « femme parfaite » du premier verset veut dire : celle qu’un homme doit épouser s’il veut être heureux. Or qu’a-t-elle d’extraordinaire ? Rien justement : elle est travailleuse, elle est fidèle et consacrée à son mari et à sa maison, sans oublier de tendre la main aux pauvres et aux malheureux ; c’est tout, mais voilà des valeurs sûres, nous dit l’auteur, le secret du bonheur. Il n’emploie pas l’expression « secret du bonheur », il appelle cela sagesse, mais c’est la même chose.

Et vous savez qu’en Israël, on est bien convaincu d’une chose : le secret du bonheur, Dieu seul peut nous l’enseigner, mais c’est fait de choses humbles et modestes de notre vie de tous les jours. Vous connaissez la célèbre phrase qui est dans ce même livre des Proverbes : « La crainte du SEIGNEUR est le commencement de la sagesse. » (Pr 9,10). (La crainte au sens d’amour et de fidélité, tout simplement).

Il est intéressant de voir que le livre des Proverbes commence par neuf chapitres qui sont une invitation à cultiver cette vertu de la sagesse qui est l’art de diriger sa vie ; et, à l’autre extrémité de ce livre, se trouve ce poème à la gloire de la femme idéale : celle qui dirige bien sa vie, précisément. La leçon, c’est qu’une telle femme donne à son entourage la seule chose dont Dieu rêve pour l’humanité, à savoir le bonheur.

Alors, ce n’est pas un hasard, bien sûr, si ce poème se présente de manière particulière : car si vous vous reportez à ce passage dans votre Bible, vous verrez que ce poème est alphabétique ; nous avons déjà rencontré des psaumes alphabétiques ; c’est un procédé habituel : chaque verset commence par une lettre de l’alphabet dans l’ordre ; (en littérature, on appelle cela un acrostiche) ; mais il ne s’agit pas de technique, pas plus que dans les psaumes ; il s’agit d’une affirmation de foi ; la femme idéale, c’est celle qui s’est laissé imprégner par la sagesse de Dieu, elle est un reflet de la sagesse de Dieu ; et donc elle a tout compris, de A à Z.

 

LA BIBLE ET LES FEMMES

Le livre des Proverbes n’est pas le seul à tenir ce genre de discours très positif sur la gent féminine ; on pourrait citer des quantités d’autres phrases de la Bible qui font l’éloge des femmes, du moins de certaines. Il ne faut pas oublier que la Bible a, dès le début, une conception de la femme tout à fait originale ; à Babylone, par exemple, on pensait que la femme a été créée après l’homme (sous-entendu l’homme a pu fort bien se passer de femme) ; au contraire, le poème de la création (le premier chapitre de la Genèse) qui a été rédigé par les prêtres pendant l’Exil à Babylone, justement, affirme clairement : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme » (Gn 1,27) (c’est-à-dire dès le début).

Et le deuxième récit de la création dans la Genèse, et qui est plus ancien, raconte de manière très imagée la création de la femme aussitôt après l’homme ; il la décrit soigneusement comme une égale, puisqu’elle est de la même nature que lui « os de ses os, chair de sa chair » (Gn 2,18-24). Ils sont tellement égaux d’ailleurs, qu’ils portent le même nom : homme et femme, en français, ne sont pas de la même racine : mais, en hébreu, ils se disent ish au masculin, ishshah au féminin ; ce qui dit bien à la fois la similitude des deux et la particularité de chacun.

Et le texte va plus loin, puisqu’il précise bien que la femme est un cadeau fait à l’homme pour son bonheur : « Le SEIGNEUR Dieu dit : Il n’est pas bon que l’homme soit seul (entendez il n’est pas heureux pour l’homme d’être seul), je vais lui faire une aide qui lui correspondra » ; et le texte hébreu précise « qui soit pour lui comme son vis-à-vis » (Gn 2,18) ; un vis-à-vis, c’est-à-dire un égal avec lequel on puisse dialoguer, dans un véritable face-à-face avec tout ce que cela comporte de révélation mutuelle, et de découverte de chacun dans le regard de l’autre.

La suite du texte biblique raconte la déchirure qui s’est introduite peu à peu dans des relations qui auraient dû être faites de confiance et de dialogue : le soupçon s’est installé entre l’humanité et son créateur ; et des relations faussées se sont peu à peu elles aussi instaurées entre l’homme et la femme : désormais tout repose non sur le dialogue, mais sur le pouvoir : qui se fait séduction d’un côté, domination de l’autre ; « Ton désir te portera vers l’homme, dit Dieu, et celui-ci dominera sur toi » (Gn 3,16). Et quand le théologien biblique écrit ce texte vers l’an 1000 av. J.-C., il y a des milliers d’années que l’expérience quotidienne vérifie cette analyse.

 

L’ALLIANCE DU COUPLE, IMAGE DE L’ALLIANCE DE DIEU

Et voilà que notre livre des Proverbes se prend de nouveau à rêver du couple idéal : ici l’homme peut se reposer entièrement sur sa compagne « son mari peut lui faire confiance... Elle fait son bonheur »... (v. 11... 12). L’auteur a même eu l’idée, l’audace devrais-je dire, de penser que le couple humain était lié par une véritable Alliance semblable à celle qui unit Dieu à Israël. Dans un autre passage du livre des Proverbes, on peut lire que rompre l’union conjugale c’est rompre du même coup l’Alliance avec Dieu (2,17).

Je reviens à notre texte d’aujourd’hui : dans la conclusion de son livre, en somme, l’auteur veut mettre en valeur deux choses qui sont un peu les deux béatitudes de la femme : première béatitude « Heureuse es-tu, toi qui crains le SEIGNEUR » (traduisez « toi qui aimes le SEIGNEUR ») ; deuxième béatitude « Heureuse es-tu : avec tout ce travail humble, tu crées du bonheur ».

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Compléments

- Encore une remarque sur ce texte, mais cette fois, de vocabulaire : dans notre traduction liturgique, l’avant-dernier verset dit : « seule, la femme qui craint le SEIGNEUR est digne de louange. » Nous retrouvons ce mot de « crainte » du SEIGNEUR que nous avons appris à lire de manière positive comme un amour filial.

- Ce qui est étonnant, finalement, c’est que cette femme, présentée par le livre des Proverbes, ne fait rien d’extraordinaire ! Ses activités, telles qu’elles nous sont décrites ici, ressemblent à l’idée que nous nous faisons de la femme au foyer ; et on sait bien que ce n’est pas ce qui attire le plus en ce moment ; mais replaçons-nous dans le contexte historique : l’auteur ne prend pas parti pour ou contre la femme au foyer ; et d’ailleurs, qui dit « femme au foyer » ne dit pas femme cloîtrée, privée de toute vie sociale : dans d’autres versets de ce poème, il montre le rôle social qu’elle tient dans sa ville en participant entre autres à des activités commerciales et à des œuvres de charité. Grâce à sa liberté de mouvement et à sa disponibilité, elle est un maillon très important du tissu social.

- Voici quelques autres phrases de la Bible sur la femme : toujours dans le livre des Proverbes, par exemple : « Une femme parfaite est la couronne de son mari. » (Pr 12,4) ; ou encore dans le livre de Ben Sirac : « Heureux celui qui vit avec une femme intelligente. » (Si 25,8) ... « Heureux l’homme qui a une bonne épouse : le nombre de ses jours sera doublé. La femme courageuse fait la joie de son mari : il possèdera le bonheur tout au long de sa vie. » (Si 26,1). « Une lampe qui brille sur le chandelier saint, tel est un beau visage sur un corps bien formé. » (Si 26,17). Et enfin, toujours dans le livre de Ben Sirac : « Pour qui prend femme, c’est déjà la fortune : elle est une aide semblable à lui, une colonne où s’appuyer. Faute de clôture, un domaine est livré aux pillards ; faute d’avoir une femme, on erre à l’aventure en gémissant. » (Si 36,29-30 ). Et que dire du Cantique des Cantiques !

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PSAUME  127 (128) 1-5 - Psaume des montées

 

1    Heureux qui craint le SEIGNEUR   
     et marche selon ses voies !
2    Tu te nourriras du travail de tes mains :   
     Heureux es-tu ! À toi, le bonheur !   

3    Ta femme sera dans ta maison     
     comme une vigne généreuse,       
     et tes fils, autour de la table,        
     comme des plants d'olivier.   

4    Voilà comment sera béni  
     l'homme qui craint le SEIGNEUR.
5    De Sion que le SEIGNEUR te bénisse !      
     Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie.
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DIEU VEUT LE BONHEUR DE L’HOMME

Ce psaume est l’un des plus courts du psautier. Mais son contenu n’en est pas moins important. Car, après tout, il parle de la seule chose qui compte, le bonheur. On ne dira jamais assez que Dieu nous a créés pour nous rendre heureux ; cette évidence parcourt toute la Bible, ce qui était une audace par rapport aux pays voisins.

Moïse déjà l’avait compris, puisque quand il a voulu décider son beau-frère à le suivre pour lui servir de guide dans le désert du Sinaï, il lui a promis « Viens avec nous, pour que nous te rendions heureux, car le SEIGNEUR a promis du bonheur pour Israël. » (Nb 10,29). Le psaume 34/35 met la même assurance dans la bouche de David : « Le SEIGNEUR a voulu le bonheur de son serviteur. » (Ps 34/35,27). Mais, si on y réfléchit, c’était déjà vrai pour Abraham : les promesses de Dieu à Abraham représentaient très exactement le bonheur le plus désirable à son époque : une descendance et la prospérité. D’ailleurs, le mot « bénédiction » est bien synonyme de bonheur. « En toi seront bénies toutes les familles de la terre ; » (Gn 12,3) : cela signifie d’abord que toutes les nations de la terre ne trouveront pas de plus grand souhait à formuler que d’évoquer ta réussite ; elles se diront l’une à l’autre « puisses-tu prospérer comme le grand Abraham » ; plus tard, on comprendra que « toutes les nations de la terre accéderont par toi à la prospérité. » Que peut-on rêver de mieux ? Or c’est Dieu qui lui promet tout cela : dès leur première rencontre, c’est révélateur.

Et, plus tard, quand on méditera sur les mystères de la Création, on reconnaîtra que Dieu n’a prévu que des choses bonnes : le livre de la Genèse raconte que, quand Dieu, le sixième jour, embrassa du regard l’ensemble de son œuvre, « il vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. » (Gn 1,31) ; et le mot hébreu, ici, suggère bien une idée de bonheur.

 

UNE LOI DICTÉE POUR LE BONHEUR DE TOUS

Au long de l’histoire d’Israël, ce désir de Dieu de voir ses enfants heureux inspire toutes ses paroles et ses initiatives : par exemple il n’y a pas de commandement qui ne soit dicté par ce seul souci. Le livre du Deutéronome qui résume magnifiquement toute la méditation d’Israël sur les fondements de la Loi résonne de recommandations qui n’ont pas d’autre but que de procurer bonheur et longue vie au peuple tout entier : « Garde les lois et les commandements que je te donne aujourd’hui pour ton bonheur et celui de tes fils après toi... » (Dt 4,40) ; ou encore : « Si seulement leur cœur était décidé à ... observer tous les jours mes commandements, pour leur bonheur et celui de leurs fils à jamais ! » (Dt 5,29). Et le fameux texte du « Shema Israël » (la profession de foi) est précédé par ce conseil : « Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à mettre en pratique (les lois et les commandements que je te donne) : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel » (Dt 6,3).

Notre psaume répond en écho : « Heureux qui craint le SEIGNEUR et marche selon ses voies ! », craindre le SEIGNEUR, voulant exactement dire « marcher selon ses voies », c’est-à-dire obéir aux commandements qui n’ont été donnés que pour le bonheur de ceux qui les pratiquent.

Les mots « heureux », « bonheur » « béni » se répètent ; quant aux images, elles évoquent ce que l’on peut rêver de mieux : l’assurance de la subsistance, la paix dans la ville, la paix dans la maison, autour d’une belle famille, et la promesse d’une descendance. « De Sion, que le SEIGNEUR te bénisse ! Tu verras le bonheur de Jérusalem tous les jours de ta vie, et tu verras les fils de tes fils ».

 

LE BONHEUR AU QUOTIDIEN

La leçon qui se dégage de tout cela, c’est l’intérêt que Dieu prend à notre vie quotidienne : c’est bien là, dans les réalités très concrètes que se joue notre bonheur. L’Ancien Testament disait déjà très fort que Dieu n’est pas à chercher seulement à l’intérieur des murs de nos églises, mais dans toute notre vie de chaque jour. Il reste que nous sommes libres de nous écarter des chemins du SEIGNEUR, traduisez de transgresser les commandements et du coup de faire notre malheur.

Ce n’est pas par hasard, peut-être, que notre psaume reprend le vocabulaire et les images du livre de la Genèse. Après la faute, Dieu dit à Adam : « Le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie. »... Et à la femme : « C’est dans la peine que tu enfanteras des fils. » Ici, le livre de la Genèse ne fait que constater la spirale du mal qui s’instaure quand on a pris le mauvais chemin ; le jardin de délices s’est transformé en terre de discorde et de malheur. Ce texte du livre de la Genèse sonne comme une mise en garde : au contraire, le psaume qui parle de l’homme fidèle, celui qui craint le SEIGNEUR, lui promet réussite et bonheur familial : « Tu te nourriras du travail de tes mains » et « Ta femme sera dans ta maison comme une vigne généreuse, et tes fils, autour de la table, comme des plants d’olivier. Voilà comment sera béni l’homme qui craint le SEIGNEUR ».

Dans notre première lecture de ce dimanche, le livre des Proverbes dit bien la même chose quand il fait l’éloge de la « femme qui craint le SEIGNEUR », et affirme qu’elle seule est « digne de louange ». En définitive, au long des siècles, notre conception du bonheur peut changer, mais une seule chose compte : ne jamais oublier que le seul but de Dieu est de voir tous ses enfants heureux.         

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Note : Pour la mise en œuvre liturgique de ce psaume au Temple de Jérusalem, voir le commentaire pour la fête de la Sainte-Famille – Année A - tome 1 de « L’INTELLIGENCE DES ÉCRITURES »

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LECTURE DE LA PREMIÈRE LETTRE DE SAINT PAUL APÔTRE AUX THESSALONICIENS   5, 1-6    

 

1   Pour ce qui est des temps et des moments de la venue du Seigneur,
     vous n’avez pas besoin, frères, que je vous en parle dans ma lettre.
2   Vous savez très bien que le jour du Seigneur
     vient comme un voleur dans la nuit.
3   Quand les gens diront :
     « Quelle paix ! quelle tranquillité ! »,
     c’est alors que, tout à coup, la catastrophe s’abattra sur eux,
     comme les douleurs sur la femme enceinte :
     ils ne pourront pas y échapper.
4   Mais vous, frères, comme vous n’êtes pas dans les ténèbres,
     ce jour ne vous surprendra pas comme un voleur.
5   En effet, vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour ;
     nous n’appartenons pas à la nuit et aux ténèbres.
6   Alors, ne restons pas endormis comme les autres,
     mais soyons vigilants et restons sobres.

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QUAND VIENDRA LE JOUR DU SEIGNEUR ?

Ce qui était le grand sujet de préoccupation des Thessaloniciens, au moment où Paul leur écrit cette première lettre, c’était la venue du Seigneur, ce qu’ils appelaient le « Jour du Seigneur ». Et ils vivaient dans cette attente, tout comme Paul lui-même vivait tendu de tout son être vers ce jour. Car le mot attente est ambigu peut-être pour nous ; il y a des attentes passives ; mais celle de Paul, celle des Thessaloniciens est une attente impatiente, j’aurais envie de dire fervente. On sent bien l’impatience des chrétiens derrière la phrase de Paul : « Pour ce qui est des temps et des moments de la venue du Seigneur, vous n’avez pas besoin que je vous en parle. » Et, dans sa deuxième lettre à cette communauté, Paul juge utile de préciser : « Frères, nous avons une demande à vous faire à propos de la venue de notre Seigneur Jésus Christ et de notre rassemblement auprès de lui : si l'on nous attribue une inspiration, une parole ou une lettre prétendant que le jour du Seigneur est arrivé, n'allez pas aussitôt perdre la tête, ne vous laissez pas effrayer. » (2 Thes 2,1). Chaque fois que des soi-disant prophètes parlent de fin du monde, il nous suffira de relire cette mise en garde de Paul. Je note au passage que Paul ne parle pas du « retour » du Seigneur, il parle de sa « venue ». Car il est invisible, oui, mais il n’est pas absent. Ainsi, on ne peut donc pas parler de « retour » comme s’il était absent.

 

LE GENRE APOCALYPTIQUE, UN GENRE LITTÉRAIRE

Pour en parler, Paul emploie tout un vocabulaire et même un genre littéraire un peu surprenant pour nous, mais très familier à ses lecteurs du premier siècle ; c’est ce qu’on appelle le « genre apocalyptique » (c’est-à-dire de dévoilement de la face cachée des choses) ; quand on parle de « voleur dans la nuit », quand on évoque les  « douleurs de la femme enceinte », de « catastrophe qui s’abat sur vous » tout cela sur fond d’opposition entre lumière et ténèbres, vous avez toute chance d’être en présence d’un texte apocalyptique. Jésus a employé des expressions tout à fait semblables parce que ce genre littéraire était florissant à son époque ; une époque où justement, l’attente du Messie et de la venue du Royaume de Dieu était très vive.

L’objectif de ce genre de discours est double : premièrement, conforter la foi des lecteurs pour que rien ne les décourage, quelle que soit la longueur de l’attente ; deuxièmement, les encourager à avoir de l’audace dans le témoignage de leur foi à la face du monde, quelle que soit la dureté du temps présent, et même en cas de persécution.

Mais pourquoi personne ne peut-il connaître à l’avance le moment de la venue du Seigneur ? Il y a au moins deux raisons :

Première raison, le temps appartient à Dieu : le prophète Daniel disait « Que le nom de Dieu soit béni, depuis toujours et à jamais ! Car la sagesse et la puissance lui appartiennent. C’est lui qui fait alterner les temps et les moments. » (Daniel 2,21). Et Jésus lui-même reconnaissait ne pas le savoir : « Ce jour et cette heure-là, nul ne les connaît, pas même les anges des cieux, pas même le Fils, mais seulement le Père, et lui seul. » (Mt 24,36). Soit dit en passant, Jésus nous donne là une formidable leçon d’humilité : il accepte de ne pas savoir... il fait confiance à son Père ; même à l’heure extrême, celle de Gethsémani, alors que le combat entre la lumière et les ténèbres, entre l’amour et la haine est à son paroxysme, il fait confiance.

 

LE DÉLAI DÉPEND DE NOUS

Deuxième raison, saint Pierre dit que ce temps dépend aussi de nous : « Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un seul jour. Le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse, alors que certains prétendent qu’il a du retard. Au contraire, il prend patience envers vous, car il ne veut pas en laisser quelques-uns se perdre, mais il veut que tous parviennent à la conversion. (2 Pi 3,8-9). Et un peu plus bas, il ajoute « Vous qui attendez, vous qui hâtez l’avènement du jour de Dieu... »

Voilà de quoi nous renvoyer à nos responsabilités : mystérieusement, nous collaborons à la venue du Jour de Dieu ; cela peut paraître audacieux ! Mais c’est pourtant ce que nous disent Paul et Pierre. C’est d’ailleurs cela qui fait la grandeur de nos vies : elles sont la matière première du Royaume. Dieu ne le réalise pas sans nous. Pure coïncidence, peut-être, mais c’est justement après cette deuxième lecture que nous allons entendre la parabole des Talents qui nous parlera de la confiance que Dieu nous fait pour bâtir son Royaume !

Jésus l’avait bien dit à ses disciples qui lui posaient la question : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ? » Il leur avait répondu : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ; mais vous allez recevoir une force, quand le Saint Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins... » (Ac 1,6-7). Ce qui était une manière de leur dire leur responsabilité, mais également de bien situer leur action dans celle de l’Esprit. Comme dit la quatrième Prière Eucharistique, « L’Esprit poursuit son œuvre dans le monde et achève toute sanctification ».

Nous n’avons donc pas à nous soucier des temps et des moments, comme dit Jésus, ou des délais et des dates, comme dit Paul, il nous suffit d’essayer concrètement de faire avancer le Royaume, sûrs que nous avons reçu l’Esprit pour cela.

Je reviens sur l’expression « fils de la lumière » : « Vous frères... vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour ... », nous dit Paul. Le jour du Seigneur, ce sera quand l’humanité tout entière sera fille de lumière.

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ÉVANGILE DE JÉSUS CHRIST SELON SAINT MATTHIEU    25,14-30

 

     En ce temps-là,
     Jésus disait à ses disciples cette parabole :
14 « C’est comme un homme qui partait en voyage :
     il appela ses serviteurs et leur confia ses biens.
15 À l’un il remit une somme de cinq talents,
     à un autre deux talents,
     au troisième un seul talent,
     à chacun selon ses capacités.
     Puis il partit.

16 Aussitôt, celui qui avait reçu les cinq talents
     s’en alla pour les faire valoir
     et en gagna cinq autres.
17 De même, celui qui avait reçu deux talents
     en gagna deux autres.
18 Mais celui qui n’en avait reçu qu’un
     alla creuser la terre et cacha l’argent de son maître.

19 Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint
     et il leur demanda des comptes.
20 Celui qui avait reçu cinq talents s’approcha,
     présenta cinq autres talents
     et dit :
     ‘Seigneur,
     tu m’as confié cinq talents ;
     voilà, j’en ai gagné cinq autres.’
21 Son maître lui déclara :
     ‘Très bien, serviteur bon et fidèle,
     tu as été fidèle pour peu de choses,
     je t’en confierai beaucoup ;
     entre dans la joie de ton seigneur.’
22 Celui qui avait reçu deux talents s’approcha aussi
     et dit :
     ‘Seigneur, tu m’as confié deux talents ;
     voilà, j’en ai gagné deux autres.’
23 Son maître lui déclara :
     ‘Très bien, serviteur bon et fidèle,
     tu as été fidèle pour peu de choses,
     je t’en confierai beaucoup ;
     entre dans la joie de ton seigneur.’

24 Celui qui avait reçu un seul talent s’approcha aussi
     et dit :
     ‘Seigneur,
     je savais que tu es un homme dur :
     tu moissonnes là où tu n’as pas semé,
     tu ramasses là où tu n’as pas répandu le grain.
25 J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre.
     Le voici. Tu as ce qui t’appartient.’
26 Son maître lui répliqua :
     ‘Serviteur mauvais et paresseux,
     tu savais que je moissonne là où je n’ai pas semé,
     que je ramasse le grain là où je ne l’ai pas répandu.
27 Alors, il fallait placer mon argent à la banque ;
     et, à mon retour, je l’aurais retrouvé avec les intérêts.
28 Enlevez-lui donc son talent
     et donnez-le à celui qui en a dix.
29 À celui qui a, on donnera encore,
     et il sera dans l’abondance ;
     mais celui qui n’a rien
     se verra enlever même ce qu’il a.
30 Quant à ce serviteur bon à rien,
     jetez-le dans les ténèbres extérieures ;
     là, il y aura des pleurs et des grincements de dents ! »

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UNE AFFAIRE DE CONFIANCE        

Il est intéressant de noter combien de fois revient le mot « confier » dans ce texte : « Un homme, qui partait en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens »... et à son retour, au moment des comptes, les deux premiers serviteurs lui disent « tu m’as confié cinq talents, (deux talents)... J’en ai gagné autant.. » et le maître leur répond « Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ».

Quant au troisième serviteur, le maître lui avait fait confiance, à lui aussi, mais lui, en retour, il a eu peur de ce maître ; tout se joue sur ce malentendu, la confiance d’un côté, la méfiance, de l’autre.

Les trois serviteurs ont été traités de la même façon par le maître, « chacun selon ses capacités », et le maître ne demande qu’à faire confiance encore plus.

C’est certainement la première leçon de cette parabole ! Dieu nous fait confiance ; il nous associe à ses affaires, c’est-à-dire à son Royaume, chacun selon nos capacités ; cette expression « chacun selon ses capacités » est là pour nous rassurer. Il ne s’agit pas de nous culpabiliser de ce que nous n’avons pas su faire ; d’ailleurs, le maître n’entre pas dans le détail des comptes avec les deux premiers ; il constate qu’ils sont entrés dans son projet qui est la marche de ses affaires, et c’est de cela qu’il les félicite. C’est la seule chose qui nous est demandée, faire notre petit possible pour le Royaume.

SAVOIR PRENDRE DES INITIATIVES

Cette confiance va loin : le maître attend que ses serviteurs prennent des initiatives, des risques même, pendant son absence. C’est bien ce qu’ont fait les deux premiers serviteurs : s’ils ont pu doubler la somme, c’est qu’ils ont osé risquer de perdre. Tandis que le troisième ne risquait pas de perdre quoi que ce soit ; c’est lui qui a été prudent, pas les autres ; et ce sont les autres qui sont félicités.

Félicités et encouragés à continuer : le même schéma se répète deux fois ; le maître confie, le serviteur en rendant ses comptes dit « tu m’as confié, voilà ce que j’ai fait » ; le maître félicite et dit « je t’en confierai encore » : on pourrait appeler cela « la spirale de la confiance ».

Reste une phrase très difficile dans ce texte : « À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans l’abondance. Mais celui qui n’a rien se verra enlever même ce qu’il a ». On en trouve une autre presque équivalente dans le livre des Proverbes : « Si tu donnes au sage, il devient plus sage, si tu instruis le juste, il progresse encore. » (Pr 9,9). Prenons une comparaison : quand on a choisi la bonne direction, chaque minute, chaque pas nous rapproche du but ; mais quand on tourne le dos au but du voyage, chaque minute qui passe, chaque pas nous éloigne encore du but.

 

LE TALENT QUI NOUS EST CONFIÉ, C’EST LE PROJET DE DIEU

Mais revenons aux deux premiers serviteurs puisque ce sont eux qui nous sont donnés en exemple. Ils ont cru à la confiance qui leur était faite, et qui était énorme : cinq talents, ou deux (ou même seulement un talent), ce sont des sommes absolument considérables et ils ont osé prendre des initiatives qui étaient risquées. Au moment où Jésus s’apprête à affronter la mort (puisque nous sommes à la fin de l’évangile de Matthieu, juste avant les Rameaux et la Passion) et à confier l’Église à ses disciples, la leçon est claire : même si son retour se fait attendre, les disciples de tous les temps auront à gérer le trésor du projet de Dieu : il faudra savoir prendre des initiatives pour faire grandir son Royaume.

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Compléments

Comme il le dit dans l’évangile de Jean : « Je vous ai choisis et institués pour que vous alliez, que vous produisiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn 15,16). Et nous n’avons pas à avoir peur car « de crainte, il n’y en a pas dans l’amour » (1 Jn 4,18).

Face à cette confiance du maître, il y a deux attitudes : la première consiste à reconnaître la confiance qui est faite et s’employer à la mériter. C’est l’attitude des deux premiers. Le troisième serviteur adopte l’attitude inverse : le maître confie, mais le serviteur ne voit pas que c’est de la confiance ; il ne l’interprète pas comme cela puisqu’il a peur de ce maître qu’il considère comme exigeant. Il croit avoir tout compris, il a jaugé son patron et décidé qu’il ne méritait pas d’être servi. Or la méfiance de ce troisième serviteur est d’autant plus injuste que le maître a bien pris soin de proportionner l’effort demandé à chacun « selon ses capacités ». Et il rêvait de pouvoir dire à chacun : « Entre dans la joie de ton maître ».

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut 2020 11 15, 33e dimanche du temps ordinaire A

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