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19 novembre 2018 1 19 /11 /novembre /2018 00:45

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • donnant des explications historiques ;

  • donnant le sens passé de certains mots ou expressions dont la signification a parfois changé depuis ou peut être mal comprise (aujourd'hui, "Fils d'homme", "peuple des saints du Très-Haut", "Fils de l'Homme", "Jésus", "Christ", "vérité", "amen"; je consacre une double page de mon blog à recenser tous ces mots ou expressions) ;

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 24 novembre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE DANIEL     7,  13-14


            Moi, Daniel,
13        je regardais, au cours des visions de la nuit,
            et je voyais venir, avec les nuées du ciel,     
            comme un Fils d'homme ;     
            il parvint jusqu'au Vieillard,  
            et on le fit avancer devant lui.
14        Et il lui fut donné
            domination, gloire et royauté ;         
            tous les peuples, toutes les nations et les gens de toutes langues    
            le servirent.
            Sa domination est une domination éternelle,           
            qui ne passera pas,     
            et sa royauté,
            une royauté qui ne sera pas détruite.
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UNE SCÈNE DE COURONNEMENT

Le prophète Daniel nous décrit une véritable scène de couronnement. Cela se passe, nous dit-il, dans « les nuées du ciel », c’est-à-dire dans le monde de Dieu. Et voici qu’un « fils d’homme » (c’est-à-dire un être humain) s’avance vers le Vieillard qui représente Dieu.

Dès les premiers mots, nous sommes prévenus : le prophète Daniel nous décrit une vision. « Je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais ». Et que voit-il ? Il voit « les nuées du ciel », d’abord ; cela veut dire qu’il assiste à ce qui se passe là-haut, dans le monde de Dieu. Daniel, ici, n’emploie pas le mot Dieu, mais il parle d’un Vieillard et, quelques versets plus haut, il l’a décrit assis sur un trône. Et tout le monde comprend qu’il s’agit bien de Dieu lui-même. Et voici qu’un « fils d’homme » s’avance vers le Vieillard : « fils d’homme », en hébreu, cela veut dire « homme » tout simplement.

Je reprends ces premiers versets : « Moi, Daniel, je regardais, au cours des visions de la nuit, et je voyais venir, avec les nuées du ciel, comme un Fils d'homme ; il parvint jusqu'au Vieillard, et on le fit avancer devant lui. » Et il s’avance pour être consacré roi. C’est le jour de son sacre en quelque sorte ! « Et il lui fut donné domination, gloire et royauté ; tous les peuples, toutes les nations et toutes les langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle, qui ne passera pas, et sa royauté, une royauté qui ne sera pas détruite. » C’est donc une royauté universelle et éternelle. Je note qu’il ne s’en empare pas, il ne la conquiert pas par la force : Daniel dit d’une part, qu’on le fait avancer vers le trône de Dieu (il ne s’en approche pas de sa propre initiative), et, d’autre part, « il lui fut donné » domination, gloire et royauté.

Notre lecture de ce dimanche s’arrête ici ; mais pour bien la comprendre, il faut aller un peu plus loin. Car Daniel poursuit le récit de sa vision. Voici donc la suite, elle va peut-être nous surprendre, car nous allons découvrir que ce fils d’homme n’est pas, comme nous le pensions spontanément, un individu particulier, c’est un peuple : « Mon esprit à moi, Daniel, fut angoissé... les visions de mon esprit me tourmentaient. Je m’approchai d’un de ceux qui se tenaient là, et je demandai ce qu’il y avait de certain au sujet de tout cela. Il me le dit et me fit connaître l’interprétation des choses : les saints du Très-Haut recevront la royauté et ils posséderont la royauté pour toujours et à tout jamais. » Et le même interprète céleste redit quelques versets plus loin : « La royauté, la souveraineté et la grandeur de tous les royaumes qu’il y a sous tous les cieux ont été données au peuple des saints du Très-Haut : sa royauté est une royauté éternelle ; toutes les souverainetés le serviront et lui obéiront. » Cela veut dire que le fils d’homme est en réalité le peuple des saints du Très-Haut. « Peuple des saints du Très-Haut », en langage biblique, cela veut dire Israël ou au moins, en temps de persécution, le petit noyau, le Reste fidèle.

N’oublions pas que Daniel a eu cette vision à un moment de l’histoire d’Israël particulièrement douloureux : pendant l’occupation grecque, sous le règne d’Antiochus Épiphane vers 165 av. J.-C. Et il s’adresse à ceux qui restent fidèles à la foi juive au cœur même de la persécution. Il leur dit « Vous êtes ce peuple des saints du Très-Haut qui va recevoir bientôt la royauté ». Cette vision résonne donc comme un message de réconfort : en clair, mes frères, pour l’instant, vous êtes écrasés, mais votre libération approche et elle sera définitive.

Cette prédication du prophète Daniel a incontestablement encouragé ses frères à tenir bon, à garder l’espérance, tout comme la prédication sur la Résurrection des morts que nous lisions dimanche dernier. Et l’on sait que, peu de temps après, les Juifs se sont révoltés contre Antiochus Épiphane et ils ont réussi à lui faire plier bagages. Et la paix est revenue. Mais on a continué à lire Daniel et à le lire, cette fois, comme une prophétie pour l’avenir. Et certains, parmi les Juifs, ont commencé à penser que le Messie, le roi idéal attendu pour la fin des temps ne serait pas un individu particulier, mais un peuple. À tel point que, à l’époque de la naissance de Jésus, si tout le monde en Israël attendait impatiemment le Messie, tout le monde ne l’imaginait pas de la même manière : certains attendaient un homme, d’autres attendaient un Messie collectif, qu’ils appelaient le petit Reste d’Israël (une expression qui remonte au prophète Amos), ou le fils d’homme, précisément, en référence à cette parole du prophète Daniel.

 

QUI EST LE FILS DE L’HOMME ?

Or voici que Jésus de Nazareth employait très volontiers l’expression « Fils de l’Homme » ! (On la lit plus de quatre-vingts fois dans les évangiles) et, très visiblement, à de nombreuses reprises, c’était pour se désigner lui-même.

Mais cela posait immédiatement plusieurs questions.  

Premièrement, Jésus emploie fréquemment l’expression « Fils de l’homme », et, très visiblement, c’est pour se désigner lui-même ; mais il est le seul ! Personne d’autre ne lui attribue ce titre, et ce n’est pas par ignorance car le livre de Daniel était bien connu. Mais justement, s’il était bien connu, on ne pouvait certainement pas reconnaître ce titre à Jésus : d’abord, parce que ce Fils de l’homme qui vient sur les nuées du ciel désignait le Messie. Donc quand Jésus utilisait cette expression en parlant de lui-même, il prétendait du même coup être le Messie ! Or il ne pouvait pas l’être : ses contemporains n’étaient certainement pas tentés d’identifier Jésus de Nazareth, le charpentier, avec « le peuple des saints du Très-Haut » !

Deuxièmement, Jésus a apporté une modification de fond à la représentation classique du Fils de l’homme. Il reprend bien les termes du livre de Daniel : « On verra le Fils de l’homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et de la gloire. » (Mc 13, 26), mais il y ajoute tout un aspect de souffrance : (toujours chez Marc) « Il enseignait ses disciples et leur disait : Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront ... »  (Mc 9, 31).

Après sa Résurrection, tout est devenu lumineux pour ses disciples : d’une part, il mérite bien ce titre de Fils de l’homme sur les nuées du ciel, lui qui est à la fois homme et Dieu ; d’autre part, Jésus est le premier-né de l’humanité nouvelle, la Tête, et il fait de nous un seul Corps : à la fin de l’histoire, nous serons tellement unis que nous serons avec lui comme « un seul homme » !... Avec lui, greffés sur lui, nous serons « le peuple des saints du Très-Haut ».

Troisièmement, enfin, Jésus introduit une légère modification grammaticale : il parle du « Fils de l’homme » alors que Daniel disait un « Fils d’homme » ; fils d’homme voulait dire « un homme », mais quand on dit « l’homme », on pense « l’Humanité » et du coup « Fils de l’Homme » veut dire l’Humanité ; en s’appliquant ce titre à lui-même, Jésus se révèle comme le porteur du destin de l’humanité tout entière.1

Alors nous découvrons la merveille à laquelle nous osons à peine croire : le « dessein bienveillant » de Dieu est de faire de nous un peuple de rois ...! C’est cela son projet, depuis toujours, en créant l’humanité. Le livre de la Genèse le disait déjà : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu Il le créa ; mâle et femelle Il les créa. Dieu les bénit et leur dit : Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. » (Gn 1, 27-28).

----------------------------------------------------------------------------------------Note

1 - Dans le même sens, Paul dira de lui qu’il est le nouvel Adam ; comme Jean citera cette extraordinaire phrase de Pilate au cours de la Passion : « voici l’Homme » (ecce homo). Et Jean en citant cette parole de Pilate semble nous dire : « Pilate ne croyait pas si bien dire ! »
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PSAUME  92 (93), 1. 2. 5

 

1          Le SEIGNEUR est roi ;        
            il s'est vêtu de magnificence,
            le SEIGNEUR a revêtu sa force.

2          Et la terre tient bon, inébranlable,     
            dès l'origine, ton trône tient bon,      
            depuis toujours tu es.

5          Tes volontés sont vraiment immuables :       
            la sainteté emplit ta maison,  
            SEIGNEUR, pour la suite des temps.
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OSER PROCLAMER LA ROYAUTÉ DE DIEU

L'histoire universelle fourmille d'exemples de chefs de guerre qui se sont fait acclamer comme rois après une victoire ! Et on reconnaît qu'un chef a bien mérité de se faire acclamer comme roi quand il a pris la tête de son peuple pour le libérer et le protéger, quand il parvient à faire régner le droit et la justice parmi ses sujets et à leur assurer la sécurité à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières.

Si la liturgie chrétienne célèbre la Fête du Christ-Roi, c'est parce qu'elle le considère comme le grand vainqueur : par sa Résurrection, il a vaincu la mort ; par le pardon accordé à ses bourreaux, il a vaincu la haine. En même temps, nous, Chrétiens, sommes bien conscients du caractère paradoxal, presque provocant d'une telle fête : nous osons dire que le Christ est déjà roi, mais nous rencontrons tous les jours l'apparence du contraire ! La mort engloutit tous les jours des millions d'hommes et la haine sévit sur des quantités de champs de bataille, petits ou grands. Mais, justement, en célébrant la fête du Christ-Roi, nous affirmons opiniâtrement notre foi et nous réchauffons notre espérance pour y puiser la force de hâter la réalisation de ce règne.

Le psaume 92/93 se situe exactement dans cette optique : de la même manière que la liturgie chrétienne célèbre la Fête du Christ-Roi, la liturgie juive célèbre Dieu-Roi ; la même foi, la même espérance animent les Juifs et la même impatience de voir poindre le « Jour » de Dieu. Eux, bien sûr, ne peuvent pas s'appuyer sur l'expérience de la Résurrection du Christ pour proclamer la victoire de Dieu sur les forces du Mal, mais leur foi est tout aussi convaincue. Leur point d'appui, c'est d'abord l'expérience de l'Exode : Dieu s'est révélé à eux comme le Dieu libérateur, Dieu leur a proposé son Alliance. Voilà ses titres de gloire.

Pour cette acclamation de la royauté de Dieu, le compositeur du psaume a pris comme modèle ce qui se passait le jour du sacre d'un nouveau roi. La scène se déroule dans la salle du trône : le roi est revêtu du manteau royal, il siège désormais sur le trône : il a signé la charte d'intronisation, il est entré en possession du palais royal. Alors s'élève une clameur immense, jaillie de la poitrine de milliers d'assistants... quelque chose comme « Vive le Roi ! ». En hébreu, on appelle cette acclamation la « térouah » ; c’est  une acclamation guerrière à l'origine, l'acclamation de la victoire sur l'ennemi.

Ici le roi que l'on acclame c'est Dieu lui-même. Plus que tout autre, il mérite la terouah, l’acclamation, les ovations : Lui qui est victorieux de toutes les forces du mal, du chaos, de la séparation. C’est pourquoi le psaume commence par l’acclamation : « Le SEIGNEUR est roi » ; lui aussi est revêtu de vêtements royaux : « il s’est vêtu de magnificence, le SEIGNEUR a revêtu sa force ». En fait, ce sont les vêtements du Créateur : « magnificence et force ». En hébreu, l’expression est très imagée : « Il a revêtu sa force », cela évoque littéralement le geste de nouer un vêtement sur ses reins comme le potier noue son tablier pour travailler l’argile.

 

LE TRÔNE DE DIEU, C’EST LE COSMOS

Son trône, c'est le cosmos tout entier ! Un trône qui tient bon ! « Et la terre tient bon, inébranlable, dès l’origine, ton trône tient bon, depuis toujours tu es. » Il y a dans ce verset apparemment anodin au moins deux petites pointes : l’une contre les idoles dont les statues sont à la merci de n’importe qui ; l’autre contre les rois de la terre : en Israël, de tout temps, l’histoire de la royauté a été troublée, dramatique... Le trône de Dieu, au contraire, est « inébranlable ». Et il est établi dans la durée ! Combien de rois d'Israël n'ont régné que très peu d'années, voire de jours !...

Et c'est la Création tout entière qui clame qu'il est roi, parce qu'il en est le maître incontesté : même les forces de la mer lui sont soumises ; Israël, qui a une fenêtre sur la Méditerranée, sait bien que la mer peut se montrer indomptable ; indomptable pour l'homme, peut-être, mais pas pour Dieu ! Notre psaume le dit magnifiquement : les flots ont beau se soulever dans un mugissement terrible, ils sont sous la domination de Dieu ; là il faut lire les deux versets centraux de ce psaume qui ne font pas partie de la lecture de ce dimanche : « Les flots s’élèvent, SEIGNEUR, les flots élèvent leur voix, les flots élèvent leur fracas... Plus que la voix des eaux profondes, des vagues superbes de la mer, superbe est le SEIGNEUR dans les hauteurs. »

Ces flots maîtrisés, ce sont également ceux de la Mer des Roseaux à laquelle Dieu a imposé de laisser le passage à son peuple. Et depuis ce jour, le Dieu fidèle a toujours accompagné son peuple : c'est le sens de la phrase « Tes volontés sont vraiment immuables » ; le mot traduit ici par « immuables » est de la même racine que le mot « AMEN » ; il évoque fidélité, stabilité, vérité, immuabilité, fermeté... Cette fidélité de Dieu toujours présent au milieu de son peuple est concrétisée par le Temple magnifique de Jérusalem : signe de la présence de Dieu, il est un reflet de sa sainteté : « La sainteté emplit ta maison » ; on peut probablement relever ici une nouvelle petite pointe d’ironie : les rois d’Israël ont été rarement des saints ! On peut entendre en sourdine « la sainteté emplit ta maison » (sous-entendu « la tienne et elle seule ») ! Mais surtout, après l’Exil à Babylone, cette phrase reflète la joie d’avoir reconstruit le Temple dignement : la ville de Jérusalem abrite de nouveau la sainte maison de Dieu.

Quand ce psaume est chanté au Temple de Jérusalem, après l'Exil, donc, à une époque où il n'y a plus de roi en Israël, il célèbre la royauté de Dieu, mais aussi, il célèbre d'avance le futur roi-Messie qu'on attend et qui sera, lui, la fidèle image de Dieu. Et on sait déjà, qu'à travers ce Messie, c'est le peuple élu et, en définitive, l'humanité tout entière qui partagera la Royauté, comme la Reine trône auprès du Roi. Au cours de la Fête des Tentes (à l'automne) où ce psaume était repris chaque année, on célébrait par avance l'accomplissement de toute l'histoire, l'Alliance définitive, les Noces de Dieu et de l'Humanité.

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LECTURE DE L’APOCALYPSE DE SAINT JEAN   1, 5 - 8

 

            À vous, la grâce et la paix
5          de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle,
            le premier-né des morts,        
            le prince des rois de la terre.
            À lui qui nous aime,  
            qui nous a délivrés de nos péchés par son sang,
6          qui a fait de nous un royaume
            et des prêtres pour son Dieu et Père,            
            à lui, la gloire et la souveraineté        
            pour les siècles des siècles. Amen.
7          Voici qu'il vient avec les nuées,
            tout œil le verra,        
            ils le verront, ceux qui l'ont transpercé ;                   
            et sur lui se lamenteront toutes les tribus de la terre.                       
            Oui ! Amen !
8          Moi, je suis l'Alpha et l'Oméga,        
            dit le Seigneur Dieu,
            Celui qui est, qui était et qui vient,   
            le Souverain de l’univers.
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À VOUS LA GRÂCE ET LA PAIX DE LA PART DE JÉSUS-CHRIST    

            « À vous la grâce et la paix... » voilà le grand souhait de Jean pour les Églises d’Asie Mineure auxquelles il s’adresse ; c’est tout simplement celui de voir se réaliser enfin le projet de Dieu, ce que la lettre aux Éphésiens appelle son dessein bienveillant : « Paix sur la terre aux hommes parce que Dieu les aime » chantaient les voix célestes de la nuit de Noël. Suit l’affirmation que le dessein de Dieu pour l’humanité est accompli en Jésus-Christ : « Que la grâce et la paix vous soient données, de la part de Jésus-Christ... »

            La difficulté de ce texte vient de l’extrême densité de ses phrases : elles évoquent tout le mystère du Christ : « Jésus-Christ, le témoin fidèle, le premier-né d’entre les morts, le souverain des rois de la terre. » Chaque mot, chaque expression en dit un aspect : « Jésus », c’est le nom d’un simple homme de Nazareth, mais il veut déjà dire « Dieu sauve » ; « Christ », c’est-à-dire Messie, rempli de l’Esprit de Dieu ; « le témoin fidèle » fait écho à la déclaration de Jésus à Pilate (que nous entendons ce dimanche) : « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité » ; « le premier-né d’entre les morts » : toute la foi des premiers Chrétiens est là ; cet homme, mortel comme les autres, Dieu l’a ressuscité et désormais il entraîne derrière lui tous ses frères, lui qui est le premier-né d’une longue lignée ; « le souverain des rois de la terre », nouvelle affirmation qu’il est le Messie (et qu’il a mis tous ses ennemis sous ses pieds comme dit le psaume 109/110). Au passage, on l’a remarqué, l’énumération comporte trois qualificatifs, « témoin fidèle, premier-né d’entre les morts, souverain des rois de la terre » : dans l’Apocalypse, les nombres sont toujours symboliques ; les expressions ternaires étant réservées à Dieu, les utiliser pour Jésus, c’est dire qu’il est l’égal de Dieu, qu’il est Dieu.

            La deuxième phrase reprend et amplifie la première « À lui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, qui a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père, à lui gloire et puissance pour les siècles des siècles. Amen. » Là encore nous retrouvons les énoncés traditionnels de la foi : l’amour du Christ pour l’humanité, sa vie donnée (c’est le sens de l’expression « sang versé ») pour nous libérer du mal ; « Il a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père » : enfin en Jésus-Christ s’est réalisée la lointaine promesse du livre de l’Exode : « Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Ex 19, 6).

            Ces deux paragraphes sont en forme de souhait : au début « Que la grâce et la paix vous soient données... » et à la fin « à lui gloire et puissance » : pour nous la grâce et la paix, pour lui la gloire et la puissance. On peut évidemment se demander pourquoi ces propositions sont au subjonctif ? Pour la deuxième, c’est évident : saint Jean nous invite à rendre gloire à Dieu, mais encore faut-il que nous le fassions. Mais pour la première, c’est plus surprenant : « Que la grâce et la paix vous soient données... » Dieu pourrait-il ne pas nous donner grâce et paix ? Nous rencontrons souvent de tels subjonctifs dans la liturgie : par exemple « Que Dieu vous bénisse » ; ils veulent toujours dire la même chose : comme dans tout subjonctif, il y a un souhait, celui de voir se réaliser un événement désirable, mais non certain ; le souhait en question ne concerne pas l’œuvre de Dieu, car elle, elle est certaine. Dieu nous donne sans cesse sa grâce, sa paix, sa bénédiction ; le souhait nous concerne, nous : pourvu que nous soyons perméables à ce rayonnement permanent de la grâce... « Que la grâce et la paix vous soient données... », cela veut dire que grâce et paix nous sont offertes, mais il nous reste à accepter le cadeau qui nous est fait !

            « Voici qu’il vient parmi les nuées » : on reconnaît ici le Fils d’homme dont parlait Daniel dans notre première lecture de ce dimanche ; ce Fils d’homme s’avance vers le trône de Dieu pour y recevoir la royauté universelle. Voilà la première facette de la royauté du Christ, la facette-triomphe, si l’on peut dire.

 

ILS LÈVERONT LES YEUX VERS CELUI QU’ILS ONT TRANSPERCÉ

            Et voici la deuxième, la facette-souffrance : « Tous les hommes le verront, même ceux qui l’ont transpercé ; et en le voyant, toutes les tribus de la terre se lamenteront. » C’est une allusion à la croix du Christ et au coup de lance du soldat.

            Saint Jean, ici, fait référence à une parole du prophète Zacharie, la voici : « Ce jour-là, je répandrai sur la maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un esprit de bonne volonté et de supplication. Alors ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé. Ils célébreront le deuil pour lui, comme pour le fils unique. Ils le pleureront amèrement comme on pleure un premier-né... Ce jour-là, une source jaillira pour la maison de David et les habitants de Jérusalem, en remède au péché et à la souillure. » (Za 12, 10 ; 13, 1). En parlant d’un « esprit de bonne volonté et de supplication », Zacharie pense à une transformation du cœur de l’homme : en levant les yeux vers celui qu’ils ont transpercé, les hommes verront un innocent exécuté injustement, sous un fallacieux prétexte, uniquement parce qu’il dérangeait les autorités religieuses du moment !... Et en le voyant, tout d’un coup, leurs yeux et leurs cœurs s’ouvriront.

            La royauté du Christ sera définitive quand enfin le cœur de tous les hommes sera transformé : seule cette ouverture de notre cœur nous fera entrer dans la grâce et la paix prévues pour nous par Dieu de toute éternité. « Venez les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. » (Mt 25, 44).

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Compléments

- Ézéchiel, lui aussi, prévoyait cette transformation du cœur de l’homme quand il annonçait le remplacement des cœurs de pierre par des cœurs de chair. Le cœur de pierre, c’est celui qui s’entête à rester dur ; le cœur de chair, c’est le cœur compatissant, celui qui « se lamente » (comme dit notre texte) devant les ravages de la haine qui pousse à torturer et tuer un innocent, en croyant le faire au nom de Dieu.

- Jésus avait annoncé le don de sa vie « pour la multitude ». L’Apocalypse insiste très fort, semble-t-il, sur cet aspect : « Voici qu’il vient parmi les nuées, et tous les hommes le verront, même ceux qui l’ont transpercé ; et en le voyant, toutes les tribus de la terre se lamenteront. Oui, vraiment ! Amen ! »

- L'expression « Celui qui est, qui était et qui vient » (v. 8) est l'une des traductions du NOM de Dieu (YHVH, Ex 3, 14) dans les commentaires juifs (Targum de Jérusalem).
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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT JEAN    18,  33b - 37

 

            En ce temps-là, Pilate appela Jésus et lui dit :
33        « Es-tu le roi des Juifs ? »
34        Jésus lui demanda :   
            « Dis-tu cela de toi-même,    
            ou bien d'autres te l'ont dit à mon sujet ? »
35        Pilate répondit :         
            « Est-ce que je suis Juif, moi ?          
            Ta nation et les grands prêtres t'ont livré à moi :      
            qu'as-tu donc fait ? »
36        Jésus déclara :            
            « Ma royauté n’est pas de ce monde ;          
            si ma royauté était de ce monde,      
            j'aurais des gardes     
            qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs.           
            En fait, ma royauté n’est pas d'ici. »
37        Pilate lui dit :
            « Alors, tu es roi ? »
            Jésus répondit :          
            « C'est toi-même qui dis que je suis roi.       
            Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci :        
            rendre témoignage à la vérité.           
            Quiconque appartient à la vérité       
            écoute ma voix. »
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LE MONDE À L’ENVERS

         Voilà un texte bien surprenant pour la Fête du Christ-Roi ! Dans les évangiles on trouve très peu d'affirmations de la royauté du Christ ! Il faut aller chercher dans le récit de la Passion de Jésus la claire affirmation par lui-même de sa royauté. On peut se demander pourquoi Jésus n'a pas dit plus tôt qu'il était roi. Chaque fois qu'on a voulu le faire roi, il s'est dérobé. Chaque fois qu'on a voulu lui faire de la publicité, après des miracles particulièrement impressionnants, il donnait des consignes très strictes de silence. Même chose après la Transfiguration. Et maintenant, alors qu'il est enchaîné, pauvre, condamné, il se reconnaît roi ! C'est-à-dire au moment précis où il n'en a vraiment pas les apparences... au moins à vues humaines.

         Cela veut peut-être dire... Cela veut sûrement dire qu'il faut que nous révisions nos conceptions de la royauté : rappelons-nous ce qu'il disait à ses disciples : « Ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il n’en sera pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon (au sens de libération) pour la multitude. » (Mc 10, 42 - 45).

         Ce que veut nous dire Jean, quand il nous rapporte l'interrogatoire de Jésus par Pilate, c'est que Jésus est le roi de l'humanité au moment même où il donne sa vie pour elle. Ce roi-là n'a pas d'autre ambition que le service. En fait d'interrogatoire, d'ailleurs, ce face à face entre le représentant de l'immense Empire Romain et un condamné à mort comme il y en avait des centaines devient un « dialogue » ; car c’est vraiment le monde à l’envers : tout au long de la Passion, Jean souligne comme à plaisir le renversement de la situation ; ici, c’est le pouvoir romain qui va reconnaître que le véritable roi c’est Jésus-Christ : quand Pilate dit à Jésus « Alors, tu es roi ? », Jésus répond « C’est toi qui dis que je suis roi » (« su legeis ») dans le sens « tu as tout compris, tu le dis toi-même ».

            Mais ce royaume n’a rien à voir avec nos royaumes de la terre, défendus par des gardes : « Si ma royauté venait de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs ». Son royaume, c’est celui de la vérité : pas d’autre défense que la vérité. « Je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix. » Dans la deuxième lecture de ce dimanche, tirée de l’Apocalypse, nous avons entendu Jean dire que Jésus est le « témoin fidèle ». Il est le « Fils unique plein de grâce et de vérité » que nous annonçait déjà le Prologue de son évangile.

            Pilate qui vit dans le monde gréco-romain ne peut que poser la question « Qu’est-ce que la vérité ? » Les Juifs, eux, savent depuis le début de leur Alliance avec Dieu, que la vérité c’est Dieu lui-même.

 

CHOISIR D’APPARTENIR À LA VÉRITÉ

Le mot « vérité » au sens biblique veut dire « fidélité solide » de Dieu ; en hébreu, il est de la même racine que le mot « AMEN » qui signifie ferme, stable, fidèle, vrai (nous l’avons vu dans le psaume 92/93 de cette fête).

Précisément parce que la Vérité est une Personne, Dieu lui-même, personne ne peut prétendre détenir la vérité !  On appartient à la vérité, elle ne nous appartient pas ; que de querelles inutiles, et même de guerres meurtrières nous aurions pu et pourrions encore éviter si nous n’avions jamais perdu de vue que nous ne possédons pas la vérité !... La seule chose importante est d’écouter et de se laisser instruire par elle.

            « Tout homme qui appartient à la vérité écoute ma voix » affirme Jésus à Pilate, tout comme il avait dit plus tôt aux Juifs : « Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu ; et c’est parce que vous n’êtes pas de Dieu que vous ne m’écoutez pas. » (Jn 8, 47). Seul Dieu peut nous dire « Écoute ». Chaque jour Jésus et ses disciples répétaient la profession de foi juive enseignée par la Torah : « Shema Israël » (« écoute Israël ! »...) ; ce mot dans la bouche de Jésus, c’est donc une autre manière de se révéler comme Dieu. (Au Baptême et à la Transfiguration, la voix du ciel disant à propos de Jésus « Écoutez-le » dit aussi qu’il est Dieu). Pilate n’aura pas senti toutes ces résonances, mais quand Jean rapporte tout cela aux premiers Chrétiens, ceux-ci savent lire entre les lignes.

Pilate est resté avec sa question et, visiblement, il a manqué sa chance de découvrir Dieu : il raisonne sur la vérité au lieu de s’abandonner à elle et de croire tout simplement. Tout l’évangile de Jean décrit le dilemme qui se pose à tout homme « croire ou ne pas croire ». Marthe de Béthanie a fait le bon choix, celui de l’humilité et de la confiance: « Je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, Celui qui devait venir en ce monde ». Pourquoi Marthe, la femme obscure de Judée, a-t-elle accès à cette vérité, elle ? Et pourquoi pas Pilate ? Pourtant il n’en est pas loin : puisque Jésus lui fait remarquer qu’il y est presque : « Tu reconnais toi-même que je suis roi » (v.37). Que lui manque-t-il donc à Pilate ?

            Peut-être d’accepter de ne pas chercher à détenir la vérité, mais d’être pris par elle, de lui appartenir. Apparemment, c’est la seule chose qui nous est demandée pour participer à la royauté du Christ : « Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux ! » Autrement dit, ce sont les pauvres de cœur qui sont les vrais rois, à commencer par Jésus lui-même.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, fête du Christ, Roi de l'univers (25 novembre 2018)

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 11:39

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 17 novembre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU PROPHÈTE DANIEL    12, 1-3

        

1          « En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges,          
            celui qui se tient auprès des fils de ton peuple.        
            Car ce sera un temps de détresse      
            comme il n'y en a jamais eu   
            depuis que les nations existent,
            jusqu’à ce temps-ci.   
            Mais en ce temps-ci,  ton peuple sera délivré,                      
            tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre.
2          Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre       
            s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle,     
            les autres pour la honte et la déchéance éternelles.
3          Ceux qui ont l’intelligence resplendiront
            comme la splendeur du firmament,              
            et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude    
            brilleront comme les étoiles pour toujours et à jamais. »
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DANS LA TOURMENTE DE LA PERSÉCUTION

Il y a au moins deux affirmations très importantes du prophète Daniel dans ces quelques lignes : premièrement, une parole de réconfort à l’adresse de ses contemporains qui traversent une période effroyable ; deuxièmement, et c’est une très grande nouveauté, une proclamation de la foi en la Résurrection des morts. D’abord, premièrement, une parole de réconfort à l’adresse de ses contemporains qui traversent une période terrible... Quand Daniel dit : « Ce sera un temps de détresse, comme il n’y en a jamais eu », il parle au futur, mais ce n’est qu’une apparence : parce qu’on est en période d’occupation et de persécution, on ne peut pas faire circuler des livres d’opposition non déguisée ; alors on fait semblant de parler du passé ou du futur, jamais du présent. Mais les lecteurs ne s’y trompent pas. Ils savent bien, eux, que le livre de Daniel qu’ils ont entre les mains les concerne, eux, dans l’immédiat. Et c’est d’abord de cela qu’ils ont besoin.

Nous sommes au deuxième siècle avant J.-C. Depuis les grandes conquêtes d'Alexandre le Grand, le pays est sous occupation grecque ; Alexandre et ses premiers successeurs se montraient libéraux à l’égard des populations des pays occupés, mais le temps a passé depuis Alexandre ; et son lointain successeur au pouvoir dans le pays des Juifs, à l'époque du livre de Daniel, c'est-à-dire vers 170 av. J.-C., est un certain Antiochus Épiphane tristement célèbre dans la mémoire juive.

Antiochus se livre à une effroyable persécution anti-juive : il interdit toute pratique de la religion et exige qu'on lui rende à lui les honneurs qu'on rendait jusqu'ici à Dieu ; c'est lui, désormais, qui est le centre du Temple et de la vie religieuse ; pour les Juifs, le choix est clair : il faut se soumettre ou bien rester fidèle à sa foi, et, dans ce cas, affronter la torture et la mort. Et en férocité, Antiochus s'y connaît. Comme toujours dans ces cas-là, on verra les deux attitudes : certains plieront, l'épreuve est trop dure ; mais de nombreux Juifs ont choisi la fidélité et l'ont payé de leur vie. Pour rester fidèles à la foi de leurs pères, à l'Alliance de Dieu tout simplement.

C’est à ce moment-là que le prophète Daniel prend la parole. Son premier message est une parole de réconfort pour tous ceux qui sont affrontés à l'horrible cas de conscience : « En ce temps-là se lèvera Michel, le chef des anges, celui qui se tient auprès des fils de ton peuple. Car ce sera un temps de détresse comme il n’y en a jamais eu. Mais en ce temps-ci tes fils seront délivrés. »

Ce « temps de détresse, comme il n'y en a jamais eu », c'est ce qu'ils vivent en ce moment et qui dépasse en horreur tout ce qu'on avait déjà vécu.

Daniel leur dit en substance : Michel, le chef des Anges, veille sur vous... apparemment, sur terre, ce que vous voyez, mes amis, ce que vous vivez, c'est l'échec, la mort des meilleurs, l'horreur... la victoire de ceux qui sèment le mal et la terreur. Mais, en finale, vous êtes les grands vainqueurs ! Le combat se déroule à la fois sur terre et au ciel : vous, vous ne voyez que ce qui se passe sur la terre, mais au ciel, dites-vous bien, les armées célestes ont déjà gagné la victoire pour vous.

C'est une caractéristique du livre de Daniel de représenter l'histoire humaine et ici du peuple de l'Alliance, comme un gigantesque combat : un combat dont on connaît déjà le vainqueur.

 

NAISSANCE DE LA FOI EN LA RÉSURRECTION

Voilà donc le message de réconfort de Daniel pour les vivants. Mais il y a tous ceux qui sont morts dans cette tourmente : ils ont fait le sacrifice de leur vie pour ne pas trahir le Dieu vivant... Paradoxe !... Alors, pour Daniel, cela devient une évidence : Dieu ne peut pas abandonner éternellement ceux qui ont accepté de mourir pour lui. Ils sont morts, c'est vrai, mais ils ressusciteront. Et voilà une nouvelle conquête de la révélation : il revient à Daniel l'honneur d'avoir le premier percé cette lumière extraordinaire de la foi.

Après deux mille ans de Christianisme, le mot « Résurrection » fait partie de notre vocabulaire habituel. Mais il n'en avait jamais été question jusque-là. Comme toujours, il faut nous replacer dans la longue histoire de la pédagogie biblique et du développement progressif de la foi d'Israël. Pendant des siècles, la question de la résurrection individuelle ne s'est même pas posée : on s'intéressait au peuple et non à l'individu, au présent et à l'avenir du peuple, mais pas au lendemain de l'individu.

Pour croire à la résurrection individuelle, il faut combiner deux éléments : premièrement, s'intéresser au sort de l'individu pour lui-même (et pas seulement du peuple) ; deuxièmement, croire en un Dieu fidèle qui ne vous abandonne pas à la mort. Sur le premier point, l'intérêt pour le sort de l'individu n'est apparu que progressivement dans l'histoire d'Israël ; cela a été une conquête, un progrès très tardif. Vous savez bien que la notion de responsabilité individuelle date seulement de l'Exil. Sur le deuxième point, la foi dans la fidélité de Dieu ne pouvait venir que de l'expérience, et donc progressivement elle aussi. La certitude que Dieu s'intéresse à l'homme, et ne lui veut que du bien, et que donc il ne l'abandonne jamais, s'est développée au rythme des événements concrets de l'histoire du peuple élu. C'est l'expérience historique de l'Alliance qui a nourri la foi d'Israël.

Un jour, on a fini par comprendre que le Dieu qui veut l'homme libre de toute servitude ne peut le laisser dans les chaînes de la mort. Peu à peu cette évidence est apparue au grand jour : et elle a éclaté précisément le jour où des croyants ont été à ce point fidèles au Dieu vivant qu'ils ont sacrifié leur vie pour lui. Si bien que, paradoxalement, c'est leur mort qui a été pour leurs frères la source de la foi dans la vie éternelle. « Les sages brilleront comme la splendeur du firmament, et ceux qui sont des maîtres de justice pour la multitude resplendiront comme les étoiles dans les siècles des siècles. »

Pour les martyrs, donc, c'est clair, ils ressusciteront pour la vie éternelle ; mais pour les autres ? L'une des phrases de Daniel résonne un peu comme une sorte de verdict sans appel : « Beaucoup de gens qui dormaient dans la poussière de la terre s’éveilleront : les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et la déchéance éternelles. »

Pour l’instant, l'auteur du livre de Daniel n'envisage la résurrection que pour les justes ; mais il y aura d'autres étapes dans la découverte du projet de Dieu. On sait aujourd'hui que la résurrection est promise à toute chair ; car l'humanité n'est pas coupée en deux : les bons et les méchants ; personne n'est entièrement bon, personne n'est entièrement mauvais. C'est en chacun de nous que le tri s'opérera. Tout ce qui est de l'ordre de l'amour vient de Dieu et donc vivra éternellement.

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PSAUME  15 (16), 5.8, 9-10, 11

 

5          SEIGNEUR, mon partage et ma coupe :     
            de toi dépend mon sort.
8          Je garde le SEIGNEUR devant moi sans relâche ;  
            il est à ma droite, je suis inébranlable.          

9          Mon cœur exulte, mon âme est en fête,       
            ma chair elle-même repose en confiance :
10        tu ne peux m'abandonner à la mort   
            ni laisser ton ami voir la corruption.          

11        Tu m'apprends le chemin de la vie :  
            devant ta face, débordement de joie !          
            À ta droite, éternité de délices !

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LE GRAND ENJEU

Dans les versets qui nous sont proposés aujourd'hui, tout a l'air si simple ! Dieu, c'est toi et toi seul, mon Dieu, je n'aime que Toi... le « mariage »  parfait ...! (en quelque sorte). Et vous connaissez le negro spiritual qui s’en est inspiré : « Tu es, Seigneur, le lot de mon cœur, Tu es mon héritage, En Toi, Seigneur, j’ai mis mon bonheur, Toi, mon seul partage. » En réalité,

Sous des apparences bien simples, ce psaume traduit un combat terrible, celui de la fidélité à la vraie foi : exactement ce dont il était question dans la première lecture, quand Daniel exhortait ses frères à ne pas renier leur foi malgré la persécution du roi grec Antiochus Épiphane.

Ce combat de la fidélité a été le lot d'Israël depuis le début. Si Moïse, dès la période de l'Exode, s'est montré si ferme là-dessus, c'est parce que le danger de l'idolâtrie était bien réel : rappelez-vous l'épisode du veau d'or (Ex 32). Sous prétexte que Moïse tardait un peu trop à redescendre de la montagne, le peuple s'est empressé d'oublier toutes ses belles promesses ; on avait promis : « Tout ce que Dieu a dit, nous le ferons... » Et Dieu a bien dit de ne pas se fabriquer de statues, c'est trop dangereux... Pourquoi est-ce dangereux de tomber dans l’idolâtrie ? Parce qu’on finirait par croire vraiment qu’il existe d’autres dieux à qui l’on peut faire confiance. Oui, mais, c'est trop inconfortable, ce Dieu insaisissable, lointain ; on ne sait rien de lui, on n'a pas prise sur lui. Alors, puisque Moïse tardait, on a eu vite fait de convaincre Aaron et on a fabriqué une belle statue, un veau tout en or.

Et puis, de nouveau, quand on est entré en Canaan, le danger d'idolâtrie a été permanent : quand tout ne va pas comme on voudrait, quand survient la guerre, la famine, l'épidémie... ne croyez-vous pas que deux sûretés valent mieux qu'une ? Et puis, qui nous dit que notre Dieu à nous, celui qui nous a accompagnés dans le Sinaï, a du pouvoir ici, en Canaan ? Ne serait-ce pas plutôt Baal, le dieu des Cananéens, qui règne ici ?

Alors, quand on ne sait plus à quel saint se vouer, comme on dit aujourd'hui, on est bien tenté de prier tous les dieux possibles et imaginables. Et vous savez bien qu'on l'a fait : le roi Achaz, encore au huitième siècle, a sacrifié son fils aux idoles, parce qu'il avait peur de la guerre et que sa foi au Dieu d'Israël ne lui suffisait pas... et son petit-fils Manassé en a fait autant cinquante ans plus tard.

C’est pour cela que les prophètes ont mené une lutte acharnée contre l'idolâtrie tout au long de l'histoire biblique. Parce que Dieu nous veut libres et que l'idolâtrie est le pire des esclavages : la preuve, elle mène à des actes atroces qui n'ont plus rien d'humain (comme les sacrifices d’enfants). Ce psaume traduit donc sous forme de prière la prédication des prophètes : il résonne un peu comme une résolution, le oui des croyants à cette prédication, et en même temps la supplication adressée à Dieu de nous aider à tenir bon. Voici quelques versets que nous ne lisons pas ce dimanche : « Garde-moi, mon Dieu, j'ai fait de toi mon refuge. J'ai dit au SEIGNEUR : Tu es mon Dieu ! Je n'ai pas d'autre bonheur que toi. Toutes les idoles du pays, ces dieux que j'aimais, ne cessent d'étendre leurs ravages, et l'on se rue à leur suite. (Non) Je n'irai pas leur offrir  le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres ! » (v. 1-4).

« Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, ne cessent d’étendre leurs ravages, et l’on se rue à leur suite » : cela veut bien dire que le danger est réel ; même les meilleurs succombent apparemment. « Je n’irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres » : il s'agit d'abord des sacrifices humains, bien sûr, mais pas seulement : en Israël tout geste, toute pratique religieuse doivent être adressés exclusivement au Dieu de l'Alliance et à lui seul, tout simplement parce qu'il est le seul Dieu vivant, celui qui est seul capable de mener son peuple sur le difficile chemin de la liberté.

Au long des siècles, on a mieux compris que Dieu est le Dieu unique, non pas seulement pour Israël, mais pour l’humanité tout entière. Et il est devenu évident que l’exigence d’exclusivité de Dieu à l'égard de son peuple est la contrepartie de l'Alliance, de l'élection d'Israël : Dieu a gratuitement choisi ce peuple et s'est révélé à lui comme le seul vrai Dieu ; si Israël répond dignement à cette vocation en s'attachant exclusivement à son Dieu, alors seulement il pourra remplir sa mission de témoin du Dieu unique devant les autres nations. Mais s'il se laisse aller à rendre un culte à d'autres dieux, quel témoignage pourra-t-il porter ? D'où cette grande exigence des prophètes.

À L’IMAGE DU LÉVITE

Dans ce psaume, Israël illustre son statut très particulier de peuple choisi en se comparant à un lévite : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort. La part qui me revient fait mes délices ; j'ai même le plus bel héritage. » Ces expressions « partage, lot, héritage ... » sont des allusions à la situation particulière des lévites : au moment du partage de la Terre d’Israël entre les tribus des descendants de Jacob, les membres de la tribu de Lévi n'avaient pas reçu de part du territoire : leur part c'était la Maison de Dieu (le Temple), le service de Dieu... Vous vous souvenez que leur vie tout entière était consacrée au service du culte ; leur subsistance était assurée par les dîmes (aujourd'hui, on dirait le denier de l’Église) et par une partie des récoltes et des viandes offertes en sacrifice. À la réflexion, la position d’Israël comme peuple consacré à Dieu au milieu de l’humanité est analogue au statut très particulier des lévites en Israël. Cette fidélité (du lévite et tout autant du peuple d'Israël), cette consécration au service du Seigneur, est source de grande joie : « Mon Dieu j’ai fait de toi mon refuge, tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! À ta droite, éternité de délices ! »

Je m'arrête sur cette dernière phrase : « À ta droite, éternité de délices ! » Après la première lecture de ce dimanche (Dn 12) qui annonçait la Résurrection des corps, on pourrait croire qu'il s'agit de la même chose ici ; mais, en fait, l'éternité dont il est question ici n'est pas une affirmation de la résurrection individuelle ; n'oublions pas que le véritable sujet de tous les psaumes n'est jamais un individu particulier mais toujours le peuple d'Israël tout entier. Le peuple est assuré de survivre éternellement puisqu'il est l'élu du Dieu vivant. Et vous savez bien que quand on a composé ce psaume, bien longtemps avant le livre de Daniel, personne n'imaginait encore la possibilité d'une Résurrection individuelle.

 De la même manière le verset « Tu ne peux m’abandonner à la mort, ni laisser ton ami voir la corruption » n’est pas une proclamation de foi en la Résurrection individuelle, mais un plaidoyer pour la survie du peuple ; bien sûr, par la suite, quand, avec le prophète Daniel (première lecture), on a commencé à croire en la Résurrection des morts, on a relu ce verset dans ce sens. Plus tard encore, on a appliqué ce verset à Jésus : désormais, avec Jésus-Christ, nous pouvons dire en toute confiance : « Mon cœur exulte, mon âme est en fête... Tu ne peux m’abandonner à la mort... À ta droite, (j’attends une) éternité de délices ».      

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LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX     10, 11-14. 18

 

            Dans l'Ancienne Alliance,
11        tout prêtre, chaque jour, se tenait debout dans le Lieu saint           
            pour le service liturgique,      
            et il offrait à maintes reprises les mêmes sacrifices,
            qui ne peuvent jamais enlever les péchés.
12        Jésus Christ, au contraire,     
            après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice,        
            s'est assis pour toujours à la droite de Dieu.
13        Il attend désormais
            que ses ennemis soient mis sous ses pieds. »
14        Par son unique offrande,       
            il a mené pour toujours à leur perfection      
            ceux qu’il sanctifie.
18        Or, quand le pardon est accordé,      
            on n'offre plus le sacrifice pour le péché.

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CELUI QUI LIBÈRE L’HUMANITÉ DE LA FATALITÉ DU PÉCHÉ

 

            L'un des grands objectifs de la lettre aux Hébreux, comme de tous les textes du Nouveau Testament, c'est de nous faire comprendre que Jésus est bien le Messie qu'on attendait ; or certains des lecteurs de cette lettre aux Hébreux attendaient visiblement un Messie qui serait un Prêtre. Donc, il s'agit de montrer comment Jésus est bien ce Messie-prêtre qu'on attendait ; par conséquent, le sacerdoce juif est dépassé : les prêtres de l'Ancienne Alliance ont accompli leur rôle ; désormais, on est dans un régime nouveau, celui de la « Nouvelle Alliance » et il n'y a plus qu'un seul prêtre, Jésus-Christ.

         C'est pour cela que notre auteur développe longuement toutes les caractéristiques des prêtres de son époque et il les compare à Jésus-Christ. La comparaison, aujourd’hui, porte sur deux points : premièrement, la liturgie des prêtres de l’Ancien Testament était quotidienne et ils offraient indéfiniment les mêmes sacrifices ; Jésus, lui, a offert un sacrifice unique ; deuxièmement, le culte des prêtres juifs était inefficace, puisque leurs sacrifices n'ont jamais pu enlever les péchés. Tandis que par son unique sacrifice, par sa vie donnée, Jésus a enlevé une fois pour toutes le péché du monde.

         Soyons francs, ce genre de raisonnement nous est assez étranger ; mais pour le milieu juif et chrétien de l'époque, toutes ces considérations étaient très importantes.

         Je commence par  l'expression « enlever les péchés » parce que c'est peut-être celle qui nous étonne le plus dans ce texte : et pourtant l'auteur y tient certainement parce que le mot péché revient plusieurs fois dans ces quelques phrases. Évidemment, ni vous ni moi ni personne ne peut prétendre que plus aucun péché n'a été commis depuis la mort et la Résurrection du Christ. Mais dire que Jésus a enlevé le péché du monde, c'est dire que le péché n'est plus une fatalité parce que l'Esprit Saint nous a été donné.

         C'est le sens de la phrase : « Il a mené pour toujours à leur perfection ceux qu’il sanctifie. » Entendons-nous bien : le mot « perfection », ici, n’a pas un sens moral ; il veut dire plutôt « accomplissement, achèvement ». Nous avons été menés par le Christ à notre accomplissement, cela veut dire que nous sommes redevenus grâce à lui des hommes et des femmes libres : libres de ne pas retomber dans la haine, la violence, la jalousie ; libres de vivre en fils et filles de Dieu et en frères et sœurs entre nous.   

         C'est pour cela que, à chaque Eucharistie, nous continuons à dire « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». C’est une véritable révolution en quelque sorte ! C’est bien celle qu’avaient annoncée les prophètes : Jérémie, par exemple, quand il parlait de la Nouvelle Alliance : « Voici venir des jours, oracle du SEIGNEUR, où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une Alliance Nouvelle.. Je déposerai mes directives au fond de leur cœur... » (Jr 31, 31…33). Et Ézéchiel : « J’enlèverai de votre corps le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon propre esprit et je vous ferai marcher selon mes lois. » (Ez 36, 26-27).

         Le bonheur immense des premiers Chrétiens, c'était bien cette certitude que Jésus avait accompli cette grande promesse de Dieu. Désormais, nous pouvons laisser l'Esprit Saint mener nos vies. Évidemment, cela suppose que nous restions sans cesse étroitement greffés sur Jésus-Christ, comme le rameau sur la vigne.

         Autre formule étonnante dans ce texte : « Jésus-Christ s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. Il attend désormais que ses ennemis soient mis sous ses pieds. » En fait, elle s’adresse à une autre catégorie de lecteurs de la lettre aux Hébreux, ceux qui attendaient un Messie-roi.

ASSIS À LA DROITE DE DIEU 

         Je m'explique : l'expression « assis à la droite de Dieu » était depuis des siècles en Israël un titre royal : pourquoi ? Parce que, très concrètement, si vous vous placiez derrière le Temple de Jérusalem et le palais royal (à l'époque où tous les deux étaient encore debout), et que vous regardiez vers l'Est, le palais royal était réellement à droite du Temple, en contrebas : ce qui veut dire que le trône du roi était à droite de ce qu'on pourrait appeler le trône de Dieu. Littéralement, le jour de son sacre, lorsqu'il prenait possession de son trône, le nouveau roi s'asseyait à la droite de Dieu. Du coup on voit ce que veut dire : « Jésus-Christ s’est assis pour toujours à la droite de Dieu. » C’est affirmer tout simplement que Jésus est bien le roi-Messie qu'on attendait.

         La phrase suivante dit exactement la même chose : « Il attend désormais que  ses ennemis soient mis sous ses pieds. »  Là encore, il faut se replacer dans le contexte : sur les marches des trônes des rois à l’époque, on gravait ou on sculptait des silhouettes d’hommes enchaînés ; ils représentaient les ennemis du royaume ; en gravissant les marches de son trône, le roi écrasait ces silhouettes, il piétinait symboliquement ses ennemis. Ce n’était pas de la cruauté gratuite, mais un gage de sécurité pour ses sujets.

         On ne voit évidemment plus le trône des rois de Jérusalem, mais les trônes de Tout-Ankh-Ammon au Musée du Caire portent exactement ces mêmes sculptures. En Israël, la seule trace qu’on en ait gardée est la phrase que le prophète disait de la part de Dieu à chaque nouveau roi, le jour de son sacre, et qui est citée dans le psaume 109/110 : « Siège à ma droite, que je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds. »

         Pour l'auteur de la lettre aux Hébreux, c'est une manière imagée de nous dire que Jésus-Christ est bien le Messie, celui qu'on attendait, le roi éternel, descendant de David. Et si Jésus est bien le Messie, alors, désormais, l'ancien monde est révolu.

----------------------------------------------------------------------------------------Complément

- Reste une question : pourquoi parlons-nous du sacrifice de la Messe ? L’auteur de la Lettre aux Hébreux, lui-même, nous dit : « Quand le pardon est accordé, on n’offre plus de sacrifice pour le péché. » En fait, nous avons gardé le mot « sacrifice » mais, avec Jésus-Christ, son sens a complètement changé : pour lui, « sacrifier » (sacrum facere, accomplir un acte sacré) ne signifie pas tuer un ou mille animaux, mais vivre dans l’amour et faire vivre ses frères. Le prophète Osée le disait déjà (au huitième siècle av. J.-C.) de la part de Dieu : « C’est l’amour que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes. » (Os 6, 6).

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Complément

- Reste une question : pourquoi parlons-nous du sacrifice de la Messe ? L’auteur de la Lettre aux Hébreux, lui-même, nous dit : « Quand le pardon est accordé, on n’offre plus de sacrifice pour le péché. » En fait, nous avons gardé le mot « sacrifice » mais, avec Jésus-Christ, son sens a complètement changé : pour lui, « sacrifier » (sacrum facere, accomplir un acte sacré) ne signifie pas tuer un ou mille animaux, mais vivre dans l’amour et faire vivre ses frères. Le prophète Osée le disait déjà (au huitième siècle av. J.-C.) de la part de Dieu : « C’est l’amour que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes. » (Os 6, 6).

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ÉVANGILE  DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC     13, 24-32

 

            En ce temps-là, Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
24        « En ces jours-là,       
            après une pareille détresse,    
            le soleil s'obscurcira   
            et la lune ne donnera plus sa clarté ;
25        les étoiles tomberont du ciel
            et les puissances célestes seront ébranlées.
26        Alors on verra le Fils de l'homme venir dans les nuées        
            avec grande puissance et avec gloire.
27        Il enverra les anges    
            pour rassembler les élus des quatre coins du monde,           
            depuis l'extrémité de la terre jusqu’à l'extrémité du ciel.
28        Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier :         
            dès que ses branches deviennent tendres     
            et que sortent les feuilles,      
            vous savez que l'été est proche.
29        De même, vous aussi,
            lorsque vous verrez arriver cela,        
            sachez que le Fils de l'homme est proche, à votre porte.
30        Amen, je vous le dis :            
            cette génération ne passera pas         
            avant que tout cela n'arrive.
31        Le ciel et la terre passeront,  
            mes paroles ne passeront pas.
32        Quant à ce jour et à cette heure-là,   
            nul ne les connaît,      
            pas même les anges dans le ciel,       
            pas même le Fils,       
            mais seulement le Père. »

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LE STYLE APOCALYPTIQUE

         Jésus ne nous avait guère habitués à ce genre de discours ! Tout d'un coup son style se met à ressembler à toute une littérature très florissante à son époque, mais bien étrangère à nos mentalités actuelles. Il faut se rappeler que les derniers siècles avant l'ère chrétienne ont été le théâtre d'une grande effervescence intellectuelle, pas seulement en Israël, mais en Égypte, en Grèce, en Mésopotamie. La littérature de divination faisait fortune ; dans toutes les civilisations, dans toutes les religions, les questions sont partout et toujours les mêmes : qui aura le dernier mot ? L'humanité va-t-elle irrémédiablement à sa perte ? Ou alors le Bien triomphera-t-il ? Que sera la fin du monde ?

         Peu à peu un style était né dans tout le Proche-Orient pour aborder ces sujets : partout on retrouve les mêmes images : des bouleversements cosmiques, éclipses de soleil ou de lune, des personnages célestes, anges ou démons ; ce qui est intéressant pour nous, c'est de voir comment des croyants, Juifs puis Chrétiens ont emprunté les formes de ce style de leur temps mais en y coulant leur propre message, la révélation divine. C'est pour cela que, dans la Bible, ce style littéraire est appelé « apocalyptique » parce qu’il apporte une « révélation » de la part de Dieu (littéralement le verbe grec « apocaluptô » veut dire « lever un coin du voile », « révéler »). Au sens de « lever le voile qui recouvre l’histoire des hommes ».

         Cette sorte de langage nous est assez étrangère aujourd'hui, mais au temps de Jésus, c'était transparent pour tout le monde. C'était du langage codé : en surface, il est question du soleil, des étoiles, de la lune et tout cela va être bouleversé. Mais en réalité il s'agit de tout autre chose ! Il s'agit de la victoire de Dieu et de ses enfants dans le grand combat qu'ils livrent contre le mal depuis l'origine du monde. Elle est là la spécificité de la foi judéo-chrétienne. C'est donc un contresens d'employer le mot « Apocalypse » à propos d'événements terrifiants : dans le langage croyant, juif ou chrétien, c'est juste le contraire. La révélation du mystère de Dieu ne vise jamais à terrifier les hommes, mais au contraire à leur permettre d'aborder tous les bouleversements de l'histoire en soulevant le coin du voile pour garder l'espérance.

POUR ANNONCER LE SALUT

         Chaque fois que les prophètes de l'Ancien Testament veulent annoncer le Grand jour de Dieu, sa victoire définitive contre toutes les forces du mal, on retrouve ce même langage, ces mêmes images. Par exemple, le prophète Joël : « La terre frémit, le ciel est ébranlé ; le soleil et la lune s'obscurcissent et les étoiles retirent leur clarté, tandis que le SEIGNEUR donne de la voix à la tête de son armée. Ses bataillons sont très nombreux : puissant est l'exécuteur de sa parole. Grand est le jour du SEIGNEUR, redoutable à l'extrême : qui peut le supporter ? » (Jl 2, 10-11). Ou encore : « Je répandrai mon esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos vieillards auront des songes, vos jeunes gens auront des visions. Même sur les serviteurs et sur les servantes, en ce temps-là, je répandrai mon Esprit. Je placerai des prodiges dans le ciel et sur la terre, du sang, du feu, des colonnes de fumée. Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang à l’avènement du jour du SEIGNEUR, grandiose et redoutable. Alors, quiconque invoquera le nom du SEIGNEUR sera sauvé. » (Jl 3, 1-5). Et au chapitre 4 : « Le soleil et la lune s’obscurcissent, les étoiles retirent leur clarté... Le SEIGNEUR rugit de Sion, de Jérusalem il donne de la voix : alors les cieux et la terre sont ébranlés mais le SEIGNEUR est un abri pour son peuple, un refuge pour les fils d’Israël. » (Jl 4, 15-16).

         Tous ces textes ont un point commun : ils ne sont pas faits pour inquiéter, au contraire, puisqu'ils annoncent la victoire du Dieu d'amour. Le chamboulement cosmique qu'ils décrivent complaisamment n'est qu'une image du renversement complet de la situation ; le message, c'est « Dieu aura le dernier mot ». Le mal sera définitivement détruit ; par exemple Isaïe emploie les mêmes images pour annoncer le jugement de Dieu : « les étoiles du ciel et leurs constellations ne feront plus briller leur lumière. Dès son lever, le soleil sera obscur et la lune ne donnera plus sa clarté. Je punirai le monde pour sa méchanceté, les impies pour leurs crimes. » (Is 13, 10) ; c’est le même Isaïe qui, quelques versets plus haut, annonçait le salut des fils de Dieu : « Tu diras ce jour-là : Voici mon Dieu sauveur, j’ai confiance et je ne tremble plus, car ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ! Il a été pour moi le salut. » (Is 12, 1-2). Et vous avez entendu Joël : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé... le SEIGNEUR est un abri pour son peuple ». Dans le style apocalyptique, tout-à-fait conventionnel, donc, l’annonce de la foi, c’est Dieu est le maître de l’histoire et le jour vient où le mal disparaîtra. Il ne faut pas parler de « fin du monde » mais de « transformation du monde », de « renouvellement du monde ».

         Dans le Nouveau Testament, qui utilise, lui aussi parfois le style apocalyptique, par exemple dans l'évangile de Marc de ce dimanche, le message de la foi reste fondamentalement le même, avec cette précision toutefois : le dernier mot, la victoire définitive de Dieu contre le Mal, c'est pour tout de suite, en Jésus-Christ. Il n'est donc pas étonnant qu'à quelques jours de sa dernière Pâque à Jérusalem, Jésus recoure à ce langage, à ces images : le combat entre le Christ et les forces du mal est à son paroxysme et dans ce texte, si nous savons lire entre les lignes, nous avons un message équivalent à la phrase de Jésus dans l'évangile de Jean : « Courage, j'ai vaincu le monde » (Jn 16, 33).

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 33e dimanche du temps ordinaire (18 novembre 2018)

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5 novembre 2018 1 05 /11 /novembre /2018 00:10

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 10 novembre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU PREMIER LIVRE DES ROIS  17,10-16

 

            En ces jours-là,
10        le prophète Élie partit pour Sarepta,
            et il parvint à l'entrée de la ville.
            Une veuve ramassait du bois ;
            il l'appela et lui dit :
            « Veux-tu me puiser, avec ta cruche,
            un peu d'eau pour que je boive ? »
11        Elle alla en puiser.
            Il lui dit encore :
            « Apporte-moi aussi un morceau de pain. »
12        Elle répondit :
            « Je le jure par la vie du SEIGNEUR ton Dieu :
            je n'ai pas de pain.
            J'ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine,
            et un peu d'huile dans un vase.
            Je ramasse deux morceaux de bois,
            je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste.
            Nous le mangerons, et puis nous mourrons. »
13        Élie lui dit alors :
            « N'aie pas peur, va, fais ce que tu as dit.
            Mais d'abord cuis-moi une petite galette et apporte-la moi ;
            ensuite tu en feras pour toi et ton fils.
14        Car ainsi parle le SEIGNEUR, Dieu d'Israël :
            Jarre de farine point ne s'épuisera,
            vase d'huile point ne se videra,
            jusqu'au jour où le SEIGNEUR
            donnera la pluie pour arroser la terre. »
15        La femme alla faire ce qu'Élie lui avait demandé,
            et pendant longtemps, le prophète, elle-même et son fils
            eurent à manger.
16        Et la jarre de farine ne s'épuisa pas,
            et le vase d'huile ne se vida pas,
            ainsi que le SEIGNEUR l'avait annoncé par l’intermédiaire d'Élie.

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LE PROPHÈTE ÉLIE, LE PASSIONNÉ DE DIEU

Pourquoi le prophète Élie est-il ici, loin de son pays ? Il est prophète du royaume du Nord, et cela se passe ailleurs, à Sarepta, une ville de la côte phénicienne, une région qui, à l'époque, fait partie du royaume de Sidon et pas du tout du royaume d'Israël. En clair, le grand prophète a quitté sa patrie qui est le lieu de sa mission pour se réfugier à l'étranger : il est en exil volontaire, pourrait-on dire. Que se passe-t-il donc dans sa patrie ?

Nous sommes au neuvième siècle av. J.-C., puisqu'il s'agit du grand prophète Élie, et, plus précisément sous le règne du roi Achab et de la reine Jézabel (vers 870). Or Jézabel n'est pas une fille d'Israël, elle est la fille du roi de Sidon ; en l'épousant, Achab a pratiqué une politique d'alliance (ce que les rois font souvent) mais il a pris un risque ; car le mariage avec une étrangère (donc païenne) est le premier pas vers l'apostasie, on le sait bien. Voici le palais, la ville, bientôt le peuple, ouverts à l'idolâtrie. Car la jeune reine païenne a apporté avec elle ses coutumes, ses prières, ses statues, ses prêtres ; désormais quatre cents prêtres de ce culte idolâtre paradent au palais et prétendent que Baal est le vrai dieu de la fertilité, de la pluie, de la foudre et du vent. Quant au roi Achab, trop faible, il laisse faire, pire, il trahit sa propre religion et il a poussé l’apostasie jusqu’à construire un temple de Baal dans sa capitale, Samarie.

Pour le prophète Élie et les fidèles du Seigneur, c’est la honte ! Car le premier des commandements était : « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi ! » C’était le B.A. BA en quelque sorte de l’Alliance avec le Dieu de Moïse : Dieu seul est Dieu, toutes les idoles ne servent à rien.

Évidemment, si Élie jouait son rôle de prophète, il ne pouvait que s’opposer à la reine Jézabel, ce qui n’a pas manqué. Mais comment prouver que les idoles ne sont rien que des statues impuissantes ? C’est à ce moment-là qu’intervint en Israël une grande sécheresse ; Élie saisit l’occasion : vous prétendez que Baal est le dieu de la pluie ? Eh bien moi, Élie, je vais vous montrer que le Dieu d’Israël est l’Unique et que tout, pluie ou sécheresse, vient de lui et de personne d’autre. On va voir ce qu’on va voir.

Notre texte d’aujourd’hui se situe à ce moment-là ; prévenu par Dieu, Élie a déclaré solennellement : « Par la vie du SEIGNEUR, le Dieu d’Israël au service duquel je suis, il n’y aura ces années-ci ni rosée ni pluie sinon à ma parole », traduisez Dieu est le seul maître des éléments, vos Baals n’y peuvent rien. Puis il est parti se mettre à l’abri car Dieu lui a dit : « Va-t-en d’ici, dirige-toi vers l’orient et cache-toi dans le ravin de Kerith, qui est à l’est du Jourdain. Ainsi tu pourras boire au torrent, et j’ai ordonné aux corbeaux de te ravitailler là-bas. » (1 R 17, 3-4). La sécheresse persistant, le torrent cesse de couler et Dieu envoie Élie un peu plus loin, à Sarepta, près de Sidon : « La parole du SEIGNEUR lui fut adressée : Lève-toi, va à Sarepta qui appartient à Sidon, tu y habiteras ; j’ai ordonné là-bas à une femme, à une veuve, de te ravitailler. » Bien sûr, Élie obéit et le voilà à Sarepta.

 

OSER LA CONFIANCE

Voici donc le grand prophète, mendiant, (téléguidé par Dieu, c’est vrai, mais mendiant quand même) et réduit à demander à une inconnue : « Apporte-moi un morceau de pain » ; la femme, elle aussi, est une pauvre, le texte le dit assez : « Je le jure par la vie du SEIGNEUR ton Dieu : je n’ai pas de pain. J’ai seulement, dans une jarre, une poignée de farine, et un peu d’huile dans un vase. Je ramasse deux morceaux de bois, je rentre préparer pour moi et pour mon fils ce qui nous reste. Nous mangerons, et puis nous mourrons. » (Sous-entendu ce sera notre dernier repas, puisque ce sont mes dernières provisions).

Mais puisque Dieu a parlé, il faut oser la confiance ; c’est bien le rôle du prophète de le rappeler : « N’aie pas peur, va, fais ce que tu dis. Mais d’abord cuis-moi un petit pain et apporte-le moi, ensuite tu feras du pain pour toi et ton fils. Car ainsi parle le SEIGNEUR, Dieu d’Israël : Jarre de farine point ne s’épuisera, vase d’huile point ne se videra, jusqu’au jour où le SEIGNEUR donnera la pluie pour arroser la terre. »  On sait la suite magnifique, sur le plan théologique autant que littéraire : « Et la jarre de farine ne s’épuisa pas, et le vase d’huile ne se vida pas, ainsi que le SEIGNEUR l’avait annoncé par la bouche d’Élie. »

Mais pour cela, il a fallu que la veuve de Sarepta qui est une païenne joue sa vie (puisqu’elle donne la totalité du peu qui lui reste) sur la parole du Dieu d’Israël. L’intention de l’auteur du texte est claire : le peuple bénéficiaire de toutes les sollicitudes de Dieu ferait bien de prendre exemple sur certains païens ! Alors que le peuple élu crève de faim et de malheur, sur sa terre retombée dans l’idolâtrie, des païens peuvent bénéficier des largesses de Dieu, simplement parce qu’ils ont la foi. Et la femme de Sarepta a même entendu Dieu lui parler (lui ordonnant de ravitailler son prophète) : ce qui revient à dire : la Parole de Dieu, mes frères, résonne aussi en terre païenne, qu’on se le dise ! Plus tard, Jésus ne fera pas plaisir à ses compatriotes en leur rappelant cet épisode (Lc 4,25-26). Dans les textes tardifs de l’Ancien Testament (et le premier livre des Rois en fait partie), des païens sont souvent donnés en exemple : on avait bien compris que le salut de Dieu est promis à l’humanité tout entière et pas seulement à Israël.

La grande leçon de ce passage, enfin, c’est la sollicitude de Dieu pour ceux qui lui font confiance : le prophète qui fait assez confiance pour tenir tête à Achab et Jézabel... la veuve qui prend le risque de se dépouiller du peu qui lui reste... L’un et l’autre sont dans la main de Dieu. L’un et l’autre seront comblés au-delà de leur attente.

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PSAUME 145 (146), 6c-7, 8-9a, 9bc-10


 

            Le SEIGNEUR garde à jamais sa fidélité,
7          il fait justice aux opprimés ;
            aux affamés il donne le pain.
            Le SEIGNEUR délie les enchaînés

8          Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles,
            Le SEIGNEUR redresse les accablés,
            le SEIGNEUR aime les justes.
9          Le SEIGNEUR protège l'étranger,

            Il soutient la veuve et l'orphelin,
            Il égare les pas du méchant.
10        D'âge en âge, le SEIGNEUR régnera :
            ton Dieu, ô Sion, pour toujours !
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QUAND ISRAËL RELIT SON HISTOIRE

« Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés… accablés… affamés… » Lorsque le peuple d'Israël chante ce psaume, c'est sa propre histoire qu'il raconte. Et il rend grâce pour la protection indéfectible de Dieu ; « opprimés, accablés, affamés », il a connu toutes ces situations : l'oppression en Égypte, pour commencer, dont Dieu l'a délivré « à main forte et à bras étendu » comme ils disent ; et, plus tard, l’oppression à Babylone et, là encore, Dieu est intervenu. Et ce psaume, d’ailleurs, a été écrit après le retour de l’Exil à Babylone, peut-être pour la dédicace du Temple restauré. Le Temple avait été détruit en 587 av. J.-C. par les troupes du roi de Babylone, Nabuchodonosor. Mais Cyrus, roi de Perse, a vaincu Babylone à son tour (en 539 av. J.-C.) et, dès 538, il a autorisé les Juifs, qui étaient esclaves à Babylone, à rentrer en Israël et à reconstruire leur Temple. La dédicace de ce Temple rebâti a été célébrée dans la joie et dans la ferveur. Le livre d’Esdras raconte : « Les fils d’Israël, les prêtres, les lévites et le reste des déportés firent dans la joie la Dédicace de cette Maison de Dieu » (Esd 6, 16).

Ce psaume est donc tout imprégné de la joie du retour au pays. Une fois de plus, Dieu vient de prouver sa fidélité à son Alliance : il a libéré son peuple, il a agi comme son plus proche parent, son vengeur, son « racheteur », comme dit la Bible. Quand Israël relit son histoire, il peut témoigner que Dieu l’a accompagné tout au long de sa lutte pour la liberté : « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés, Le SEIGNEUR redresse les accablés ».

Israël a connu la faim, aussi, dans le désert, pendant l’Exode, et Dieu a envoyé la manne et les cailles pour sa nourriture : « Aux affamés, il donne le pain ». Et, peu à peu, on a découvert ce Dieu qui, systématiquement, prend parti pour le redressement des accablés et pour le relèvement des petits de toute sorte.

Ils sont ces aveugles, encore, à qui Dieu ouvre les yeux, à qui Dieu se révèle progressivement, par ses prophètes, depuis des siècles ; ils sont ces accablés que Dieu redresse inlassablement, que Dieu fait tenir debout ; ils sont ce peuple en quête de justice que Dieu guide ; (« Dieu aime les justes »).

C’est donc un chant de reconnaissance qu’ils chantent ici : « Le SEIGNEUR fait justice aux opprimés / Aux affamés, il donne le pain / Le SEIGNEUR ouvre les yeux des aveugles / Le SEIGNEUR redresse les accablés / Le SEIGNEUR aime les justes / Le SEIGNEUR protège l’étranger / il soutient la veuve et l’orphelin. Ton Dieu, ô Sion, pour toujours. »

Vous avez remarqué l’insistance sur le nom « SEIGNEUR » : ici, il traduit le fameux NOM de Dieu, le NOM révélé à Moïse au Buisson ardent : les quatre lettres « YHVH » qui disent la présence permanente, agissante, libérante, de Dieu à chaque instant de la vie de son peuple.

Je reprends la dernière ligne d’aujourd’hui, « Ton Dieu, ô Sion, pour toujours ». « Le SEIGNEUR est ton Dieu » : dans la Bible, l’expression « mon Dieu » (ou « ton Dieu ») est toujours un rappel de l’Alliance, de toute l’aventure étonnante de l’Alliance entre Dieu et son peuple choisi : Alliance à laquelle Dieu n’a jamais failli.

« Ton Dieu pour toujours » : tout d’abord, une fois de plus, je remarque que la prière d’Israël est tendue vers l’avenir ; elle n’évoque le passé que pour fortifier son attente, son espérance. Et d’ailleurs quand Dieu avait dit son nom à Moïse, il l’avait dit de deux manières : ce fameux nom, imprononçable en quatre lettres, YHVH que nous retrouvons souvent dans la Bible, et en particulier dans ce psaume, et que nous traduisons « le SEIGNEUR » ; mais aussi, et d’ailleurs il avait commencé par là, il avait donné une formule plus développée, « Ehiè asher ehiè » qui se traduit en français à la fois par un présent « Je suis qui je suis » et par un futur « Je serai qui je serai ». Manière de dire sa présence permanente et pour toujours auprès de son peuple.

 

UN MODÈLE À IMITER

Ensuite, l’insistance sur le futur, « pour toujours » vise également à fortifier l’engagement du peuple. Il est bien utile de se répéter ce psaume non seulement pour reconnaître la simple vérité de l’œuvre de Dieu en faveur de son Peuple, mais aussi pour se donner une ligne de conduite : car, en définitive, cet inventaire est aussi un programme de vie : si Dieu a agi ainsi envers Israël, celui-ci se sent tenu d’en faire autant pour les autres ; tous les exclus du monde (et de nos sociétés) ne connaîtront l’amour que Dieu leur porte qu’à travers le comportement de ceux qui en sont les premiers témoins.

D’où l’insistance de la Loi de Moïse et des Prophètes sur ce point. Pour commencer, la Loi était prescrite pour éduquer le peuple à se conformer peu à peu à la miséricorde de Dieu : pour cette raison, elle comportait de nombreuses règles de protection des veuves, des orphelins, des étrangers. Parce que Dieu mène inlassablement son peuple, et à travers lui, l’humanité tout entière, sur un long chemin de libération, la Loi n’avait qu’un objectif : faire d’Israël un peuple libre, respectueux de la liberté d’autrui.

Quant aux prophètes, c’est principalement sur l’attitude par rapport aux pauvres et aux affligés de toute sorte qu’ils jugeaient de la fidélité d’Israël à l’Alliance. Si on fait l’inventaire des paroles des prophètes, on est bien obligé d’admettre que leurs rappels à l’ordre portent majoritairement sur deux points (qui nous surprennent peut-être) : une lutte acharnée contre l’idolâtrie, d’une part, (nous l’avons vu avec Élie dans la première lecture) et les appels à la justice et au souci des autres, d’autre part. Jusqu’à oser dire de la part de Dieu : « C’est la miséricorde que je veux, non les sacrifices, la connaissance de Dieu, non les holocaustes. » (Os 6, 6) ; ou encore : « On t’a fait savoir, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi : rien d’autre que respecter le droit, aimer la fidélité et marcher humblement avec ton Dieu. » (Mi 6, 8).

Pour terminer, vous connaissez la phrase du livre de Ben Sirac : « Les larmes de la veuve coulent sur les joues de Dieu » (Si 35, 18). Le peuple d’Israël en est certain, ce sont toutes les larmes de tous ceux qui souffrent qui coulent sur les joues de Dieu... Mais alors, si nous sommes assez près de Dieu, logiquement, elles devraient couler aussi sur nos joues à nous !... C’est probablement cela, être à son image ?

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LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX   9, 24-28


 

24        Le Christ n'est pas entré
            dans un sanctuaire fait de main d’homme,
            figure du sanctuaire véritable ;
            il est entré dans le ciel même,
            afin de se tenir maintenant pour nous
            devant la face de Dieu.
25        Il n'a pas à s’offrir lui-même plusieurs fois,
            comme le grand prêtre qui, tous les ans,
            entrait dans le sanctuaire
            en offrant un sang qui n'était pas le sien ;
26        car alors, le Christ aurait dû plusieurs fois souffrir la Passion
            depuis la fondation du monde.
            Mais en fait, c'est une fois pour toutes,
            à la fin des temps,
            qu'il s'est manifesté
            pour détruire le péché par son sacrifice.
27        Et, comme le sort des hommes est de mourir une seule fois,
            et puis d’être jugés,
28        ainsi le Christ s'est-il offert une seule fois
            pour enlever les péchés de la multitude ;
            il apparaîtra une seconde fois,
            non plus à cause du péché,
            mais pour le salut de ceux qui l'attendent.
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LE LIEU DE LA RENCONTRE

L'auteur de la lettre aux Hébreux, nous l'avons vu depuis plusieurs semaines, s'adresse à des chrétiens d'origine juive qui ont peut-être quelque nostalgie du culte ancien ; dans la pratique chrétienne, il n'y a plus de temple, plus de sacrifices sanglants ; est-ce bien cela ce que Dieu veut ? Alors notre auteur reprend une à une toutes les réalités, toutes les pratiques de la religion juive et il démontre que tout cela est périmé.

Ici, il s’agit surtout du Temple, appelé le « sanctuaire » ; l’auteur précise : il faut distinguer le vrai sanctuaire dans lequel Dieu réside, c’est-à-dire le ciel même, et le temple construit par les hommes qui n’en est évidemment qu’une pâle copie. Les Juifs étaient particulièrement fiers, et à bon droit, de leur magnifique Temple de Jérusalem. Pour autant, ils n’oubliaient jamais que toute construction humaine reste humaine par définition et donc, faible, imparfaite, périssable. De surcroît, personne non plus en Israël ne prétendait enfermer la présence de Dieu dans un temple, même immense. Le tout premier bâtisseur du temple de Jérusalem, le roi Salomon disait déjà : « Est-ce que vraiment Dieu pourrait habiter sur la terre ? Les cieux eux-mêmes et les cieux des cieux ne peuvent te contenir ! Combien moins cette Maison que j’ai bâtie ! » (1 R 8, 27).

On a donc toujours su, dès l’Ancien Testament, que la Présence de Dieu n’était pas limitée à la Tente de la Rencontre pendant l’Exode, ni, plus tard, au Temple de Jérusalem. Mais on recevait ce lieu de prière comme un cadeau : dans sa miséricorde, Dieu avait accepté de donner à son peuple un signe visible de sa Présence.

Désormais, pour les Chrétiens, le vrai Temple, le lieu où l’on rencontre Dieu n’est plus un bâtiment : l’Incarnation de Jésus-Christ a tout changé : désormais le lieu de rencontre entre Dieu et l’homme, c’est Jésus-Christ, le Dieu fait homme. Sous une autre forme, c’est ce que saint Jean explique aux lecteurs de son évangile, dans l’épisode des vendeurs chassés du Temple : c’était peu de temps avant la fête juive de la Pâque, Jésus qui était monté à Jérusalem avec ses disciples, s’était permis de chasser de l’enceinte du Temple tous les changeurs de monnaie et les marchands de bestiaux pour les sacrifices. Et Jean, plus tard, avait compris : dans peu de temps tout ceci serait périmé. Un dialogue, ou plutôt une querelle avait commencé entre les Juifs et Jésus : les Juifs lui demandaient : « Quel signe nous montreras-tu pour agir de la sorte ? » (traduisez « au nom de qui peux-tu te permettre de faire la révolution ? ») Et Jésus avait répondu : « Détruisez ce Temple et, en trois jours, je le relèverai. » Plus tard, après la Résurrection, les disciples ont compris : « Le Temple dont il parlait, c’était son corps. » (Jn 2, 13-21).

 

DIEU PARMI LES HOMMES

Je reviens à notre texte : La lettre aux Hébreux dit la même chose : restons greffés sur Jésus-Christ, nourrissons-nous de son corps, ainsi nous sommes mis en présence de Dieu : lui, il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire véritable et il se « tient devant la face de Dieu » (ce sont les termes que l’on employait pour parler du sacerdoce). « Le Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, figure du sanctuaire véritable ; il est entré dans le ciel même, afin de se tenir maintenant pour nous devant la face de Dieu. »

Quand y est-il entré ? Par sa mort bien sûr. Une fois de plus, nous voyons la place centrale de la croix dans le mystère chrétien, pour tous les auteurs du Nouveau Testament. Un peu plus loin (He 10), l’auteur de la lettre aux Hébreux précisera que cette mort du Christ n’est que le point d’orgue d’une vie tout entière offerte et que quand on parle de son sacrifice, il faut bien entendre « l’acte sacré que fut toute sa vie » et non pas seulement les dernières heures de la Passion.

Pour l’instant, le texte que nous avons sous les yeux parle seulement de la Passion du Christ et de son sacrifice, sans préciser davantage. Il oppose le sacrifice du Christ à celui qu’offrait le grand-prêtre d’Israël, chaque année au jour du Yom Kippour (littéralement « Jour du Pardon ») : ce jour-là, le grand prêtre entrait seul dans le Saint des Saints : en prononçant le Nom sacré (YHVH) et en répandant le sang d’un taureau (pour ses propres fautes) et celui d’un bouc (pour les fautes du peuple), il renouvelait solennellement l’Alliance avec Dieu. À la sortie du grand prêtre du Saint des Saints, le peuple massé à l’extérieur savait que ses péchés étaient pardonnés. Mais ce renouvellement de l’Alliance était précaire, et il fallait recommencer chaque année : « Le grand prêtre, tous les ans, entrait dans le sanctuaire en offrant un sang qui n’était pas le sien ».

Tandis que l’Alliance que Jésus-Christ a conclue avec le Père en notre nom est parfaite et définitive : sur le Visage du Christ en croix, les croyants ont découvert le vrai Visage de Dieu qui aime les siens jusqu’au bout ; désormais ils ne se méprennent plus sur Dieu, ils savent que Dieu est leur Père, comme il est le Père de Jésus ; ils peuvent enfin vivre de tout leur cœur l’Alliance que Dieu leur propose ; tout cela c’est la nouveauté, la Nouvelle Alliance apportée par le Christ.

Alors, nous ne craignons plus le jugement de Dieu : nous croyons et nous affirmons que « Jésus reviendra pour juger les vivants et les morts » (dans notre Credo), mais nous savons désormais que, en Dieu, jugement est synonyme de salut : « le Christ, après s’être offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude, apparaîtra une seconde fois, non plus à cause du péché, mais pour le salut de ceux qui l’attendent. » 

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Complément

On peut bien dire de Jésus-Christ qu’il est « le grand prêtre du bonheur qui vient » ! (selon une autre expression de l’auteur de cette lettre -He 9, 11- lue pour la fête du Corps et du Sang du Christ - année B).
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ÉVANGILE DE JÉSUS-CHRIST SELON SAINT MARC   12, 38-44


 

            En ce temps-là, dans son enseignement, Jésus disait aux foules :
38        « Méfiez-vous des scribes, 
            qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat
            et qui aiment les salutations sur les places publiques,
39        les sièges d’honneur dans les synagogues
            et les places d'honneur dans les dîners.
40        Ils dévorent les biens des veuves
            et, pour l’apparence, ils font de longues prières :
            ils seront d'autant plus sévèrement jugés. »
41        Jésus s'était assis dans le Temple
            en face de la salle du trésor
            et regardait comment la foule y mettait de l'argent.
            Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
42        Une pauvre veuve s'avança
            et mit deux petites pièces de monnaie.
43        Jésus appela ses disciples et leur déclara :
            « Amen, je vous le dis :
            cette pauvre veuve a mis dans le Trésor
            plus que tous les autres.
44        Car tous, ils ont pris sur leur superflu,
            mais elle, elle a pris sur son indigence :
            elle a mis tout ce qu’elle possédait,
            tout ce qu'elle avait pour vivre. »
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MÉFIEZ-VOUS DES APPARENCES

« Méfiez-vous ... » Dans la bouche de Jésus, voici une parole inattendue ! Nous sommes dans les derniers chapitres de l’Évangile de Marc, avant la Passion et la Résurrection du Christ. Jésus donne ses derniers conseils à ses disciples. Quelques versets plus haut, il leur a dit : « Ayez foi en Dieu  (11, 22)... Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez reçu et cela vous sera accordé. » Un peu plus loin, il leur conseillera encore : « Prenez garde que personne ne vous égare ... » (13, 5). Ici, c’est quelque chose comme « Ne donnez pas votre confiance à n’importe qui ! » Il s’agit de certains scribes. Nous sommes peut-être surpris de cette véhémence de Jésus, mais elle relève du style prophétique : combien de fois avons-nous vu les prophètes employer un langage très violent pour stigmatiser certaines attitudes ; pour autant, il ne s’agit pas pour Jésus de faire en bloc le procès de tous les scribes.

Les scribes jouissaient d’une grande considération au temps de Jésus, et elle était généralement justifiée. Qui étaient-ils ? Des laïcs qui avaient étudié la Loi de Moïse dans des écoles spécialisées, des diplômés de la Loi (comme on dirait aujourd’hui des « docteurs en théologie »). Ils avaient le droit de commenter l’Écriture et de prêcher. Ils siégeaient au Sanhédrin, le tribunal permanent de Jérusalem qui se réunissait au Temple deux fois par semaine. Les meilleurs d’entre eux étaient nommés « docteurs de la Loi ». Le respect qu’on leur vouait était en réalité celui qu’on ressentait pour la Loi elle-même. Le livre de Ben Sirac (ou Siracide) consacre une page entière (Si 38,34 - 39,11) à l’éloge du scribe, « celui qui s’applique à réfléchir sur la loi du Très-Haut, qui étudie la sagesse de tous les anciens, et consacre ses loisirs aux prophéties... Il étudie le sens caché des Proverbes, il passe sa vie parmi les énigmes des paraboles. » (Si 39,1... 3). Mais cette reconnaissance populaire pouvait bien monter à la tête de certains : dans les synagogues, ils avaient des places réservées dans les premiers rangs, et les mauvaises langues faisaient remarquer que ces places, curieusement, tournaient le dos aux Tables de la Loi et étaient situées face au public !

Jésus manifeste une très grande liberté à leur égard : dans les versets précédents, il a rendu hommage à l’un d’entre eux : Marc nous raconte que « Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse, lui dit : Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » (12, 34). Ici, en revanche, il semble les prendre à partie de façon plus générale ; en réalité, ce n’est qu’une réponse au harcèlement dont il a été l’objet de la part de certains d’entre eux, depuis le début de sa vie publique, et qui lui a fait prendre conscience de leur jalousie à son égard. En effet, Marc a montré amplement, tout au long de l’évangile, la méfiance grandissante des scribes contre Jésus.

Il faudrait relire (ou relier) tous ces épisodes : la guérison du paralytique de Capharnaüm (2,6-7) ; le repas chez Lévi (2,16) ; les accusations d’être un suppôt du démon, ce qui expliquerait son pouvoir : « Les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : « Il a Béelzéboul en lui et : C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons. » (3,23). Ou encore la discussion sur le non-respect des traditions (7,5).

Leur jalousie s’est peu à peu muée en haine et a fait naître en eux l’idée de le faire mourir : après qu’il a chassé les vendeurs du Temple, « Les grands prêtres et les scribes l’apprirent et ils cherchaient comment ils le feraient périr. Car ils le redoutaient, parce que la foule était frappée de son enseignement » (11,18 : en somme c’est une jalousie de professeurs). Après l’épisode des vendeurs, justement, ils lui demanderont de justifier ses audaces : « Alors que Jésus allait et venait dans le Temple, les grands prêtres, les scribes et les anciens s’approchent de lui. Ils lui disaient : En vertu de quelle autorité fais-tu cela ? Ou qui t’a donné autorité pour le faire ? » (11,27-28). D’ailleurs, au moment de la Passion, Pilate ne s’y trompera pas (Marc note « Pilate voyait bien que les grands prêtres l’avaient livré par jalousie » : 15,10).

Jésus est bien conscient de la haine dont il est l’objet, mais ce n’est pas cela qu’il leur reproche ; à ses yeux, il y a plus grave : « Ils dévorent les biens des veuves » ; par là, il reproche à certains de profiter de leur fonction ; on peut supposer que les scribes, donnant des consultations, les veuves leur demandaient probablement des conseils juridiques (qui n’étaient pas gratuits, apparemment !) « Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement : ils seront d’autant plus sévèrement condamnés. » Phrase sévère, mais bien dans le style prophétique : on sait bien que l’endurcissement du cœur vient tout doucement si l’on n’y prend pas garde ; ceux qui sont visés ici « affectent de prier longuement », mais cette prière feinte, affectée, n’est évidemment pas une vraie prière puisque, ensuite, ils volent les pauvres gens... leur prière ne les rapproche donc pas de Dieu ; (traduisez ils s’excluent eux-mêmes du salut).

 

L’AUDACE DE LA GÉNÉROSITÉ

Et voici qu’une veuve se présente, justement pour faire son offrande. Elle est pauvre, de toute évidence, Marc le dit trois fois (v.42, 43 « pauvre veuve » ; v. 44 « indigence ») : c’était malheureusement le cas général, car elles n’avaient pas droit à l’héritage de leur mari et leur sort dépendait en grande partie de la charité publique. La preuve de leur pauvreté est dans l’insistance toute particulière de la Loi sur le soutien que l’on doit apporter à la veuve et à l’orphelin, ce qu’un scribe ne peut pas ignorer, lui, le spécialiste de la Loi. La veuve s’avance donc pour déposer deux piécettes ; et c’est elle que Jésus donne en exemple à ses disciples : « Amen, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde. Car tous, ils ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a tout donné, tout ce qu’elle avait pour vivre. » L’évangile n’en dit pas plus, mais la réflexion de Jésus à son sujet laisse entendre que sa confiance sera récompensée... Le rapprochement avec la première lecture de ce dimanche (la veuve de Sarepta) est suggestif : comme la veuve de Sarepta avait donné ses dernières provisions au prophète Élie, celle du Temple de Jérusalem donne ses derniers sous. Sa confiance en Dieu va jusque-là. Jusqu’à prendre le maximum de risques, le dépouillement complet.

Ces derniers conseils de Jésus à ses disciples prendront quelques jours après un relief tout particulier. À leur tour, ils devront choisir leur attitude dans l’Église naissante. Le modèle que leur Seigneur leur a assigné, ce n’est pas l’ostentation de certains scribes, leur recherche des honneurs... mais la générosité discrète de la veuve et l’audace de tout risquer.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 32e dimanche du temps ordinaire (11 novembre 2018)

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28 octobre 2018 7 28 /10 /octobre /2018 22:02

Ces commentaires, trouvés sur le site "Église catholique en France", permettent à toute personne de bonne volonté, chrétienne ou non, de mieux comprendre la Bible, le livre le plus diffusé au monde, en

  • décodant le langage imagé utilisé par l'auteur.

Attention, le texte écrit peut différer des versions audio (Radio-Notre-Dame) et vidéo (KTO TV) qui ont été modifiées par Marie-Noëlle Thabut, parfois pour les améliorer, parfois pour s'adapter aux formats imposés par ces chaînes de radio ou de télévision. Dans cette hypothèse, nous mettons en italiques les passages supprimés pour ces médias.

Je souhaite arriver à mettre ici, chaque dimanche, les commentaires de Marie-Noëlle Thabut. Ma seule contribution consiste à surligner les passages que je trouve les plus enrichissants et à écrire en rouge ceux qui parlent d'un thème qui m'est cher : la liberté (trois autres pages de mon blog sont consacrées à ces passages des Évangiles, du reste du Nouveau Testament ou de l'Ancien Testament qui parlent de la liberté). D'après Marie-Noëlle Thabut, "... si nous ne trouvons pas dans les textes une parole libérante, c'est que nous ne les avons pas compris."

Version audio, trouvée sur le site de Radio-Notre-Dame (disponible seulement à compter du 3 novembre 2018).

En bas de page, vous avez les versions vidéo des commentaires, trouvées sur KTO TV. Attention, ces vidéos peuvent être celles d'il y a 3 ans et ne pas correspondre tout à fait aux commentaires écrits cette année.

LECTURE DU LIVRE DU DEUTÉRONOME   6, 2 - 6

 

            Moïse disait au peuple  :
2          « Tu craindras le SEIGNEUR ton Dieu.
            Tous les jours de ta vie,
            toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils,
            tu observeras tous ses décrets et ses commandements,
            que je te prescris aujourd'hui,
            et tu auras longue vie.
3          Israël, tu écouteras,
            tu veilleras à mettre en pratique
            ce qui t'apportera bonheur et fécondité,
            dans un pays ruisselant de lait et de miel,
            comme te l'a dit le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères.
4          Écoute, Israël :
            le SEIGNEUR notre Dieu est l'Unique.
5          Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur,
            de toute ton âme et de toute ta force.
6          Ces paroles que je te donne aujourd'hui
            resteront dans ton cœur. »

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            Voici l’un des grands textes  de l’Ancien Testament ! Il joue un rôle très important encore actuellement dans la religion et la prière d’Israël.

            Le livre du Deutéronome lui-même figure parmi les premiers livres de nos Bibles actuelles, mais en réalité, c’est un livre tardif ; il est le résultat de toute la réflexion de plusieurs siècles après la sortie d’Égypte. Pour entrer vraiment dans ce texte, il faut connaître, (autant que faire se peut) l’histoire du livre du Deutéronome : avec Moïse et la sortie d’Égypte, nous sommes vers 1250 av. J.-C. L’installation sur la Terre Promise se situe vers 1200 ; les douze tribus se répartissent les lieux et vont conquérir leur territoire, chacune pour soi ; mais elles gardent le lien de leur foi commune dans le Dieu qui les a libérées d’Égypte. Moïse n’a rien mis par écrit de son vivant : on possède seulement les deux tables de la Loi en pierre ; mais on se répète ses enseignements, on se les transmet de père en fils, pendant des générations.

            Les siècles passant, on éprouvera le besoin de mettre les éléments les plus importants par écrit. Selon les lieux, ces documents qui prennent peu à peu naissance ont chacun leurs caractéristiques propres. Ce qui est écrit à la cour du roi Salomon au dixième siècle a d’autres accents que ce qui prend naissance, deux cents ans plus tard, au huitième siècle dans le royaume du Nord, là où retentissent des voix aussi exigeantes que celles des prophètes Amos ou Osée. C’est dans leur entourage qu’est né très probablement le noyau de ce qui est aujourd’hui le livre du Deutéronome. Au moment de la dévastation du royaume du Nord par les Assyriens, des lévites du Nord se réfugient à Jérusalem, emportant avec eux ce qu’ils ont de plus précieux, les rouleaux qui contiennent les enseignements de Moïse tels que les prophètes les leur ont transmis. Ils y ajouteront bientôt les leçons qu’ils ont tirées de la tragédie qui s’est abattue sur le Nord : si seulement leurs frères du Sud pouvaient écouter, eux, les enseignements de Moïse et des prophètes, ils ne feraient pas leur propre malheur, comme les autres.

            Plus tard, ces documents connaîtront encore bien des aventures : cachés dans le Temple de Jérusalem, sous le règne d’un roi sacrilège, ils seront retrouvés presque par hasard, en 622, sous le règne de Josias, le pieux. Lequel s’appuiera sur les enseignements de ce document pour lancer une grande réforme religieuse. Et puis, quand la catastrophe se sera abattue sur le royaume du Sud (Jérusalem est prise par Nabuchodonosor en 587), il sera temps d’en tirer aussi des leçons pour le retour de l’Exil : la Terre promise par Dieu se mérite. D’où l’insistance sur le mot « écouter » dans ce livre, dont les accents sont ceux d’une prédication, voire d’une sonnette d’alarme. Ainsi est né, probablement, au fil des siècles et de l’histoire mouvementée du peuple élu, ce livre du Deutéronome que nous avons sous les yeux (et dont le nom, en grec, veut dire « Deuxième loi », puisque c’est, en quelque sorte une deuxième expression des enseignements de Moïse).

            Mais nous en savons assez maintenant pour comprendre le texte d’aujourd’hui. Il s’agit donc d’une relecture de l’Exode et des enseignements de Moïse, bien après la mort de celui-ci, au moment où il faut rappeler de toute urgence au royaume du Sud les exigences de l’Alliance et la conversion en profondeur qui s’impose : « Israël, tu écouteras, tu veilleras à mettre en pratique ce qui t’apportera bonheur et fécondité... comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères. Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est l’Unique. »

Tout le destin d’Israël est là, peut-être, dans la juxtaposition de ces deux mots (« Écoute » et « Israël ») : Israël, le peuple élu, mais qui tient son nom d’un combat mémorable, si vous vous souvenez ! Car c’est après la nuit de son combat avec l’ange (au gué du Yabbok, un affluent du Jourdain en Jordanie actuelle) que Jacob a reçu de son adversaire ce nouveau nom « Israël », qui signifie précisément « celui qui a bagarré contre Dieu » ! « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l’as emporté ». (Gn 32, 29). C’est à ce peuple, toujours tenté de se dresser contre Dieu, de bagarrer avec Dieu (« peuple à la nuque raide », disait Moïse) que l’auteur du livre du Deutéronome rappelle qu’il faut au contraire « écouter » Dieu... C’est lui, justement, qui est sans cesse remis devant cette nécessité de se soumettre et d’écouter, s’il veut conquérir son bonheur et sa liberté.

            Cette phrase « Écoute Israël, le SEIGNEUR notre Dieu est l’Unique »  est devenue la prière quotidienne des Juifs. C’est le fameux « SHEMA ISRAËL »1 qu’on récite matin et soir, dès l’âge de trois ou quatre ans. La suite du texte insiste pour qu’on n’oublie jamais cette profession de foi : voici les quelques versets qui suivent, et qui sont tellement beaux : « Les paroles que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur : tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route... Quand tu seras couché et quand tu seras debout... Tu en feras un signe attaché à ta main, tu en feras une marque placée entre tes yeux... Tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison, tu les inscriras à l’entrée de ta ville. » Belle manière de dire que c’est à tout instant, au cœur de chacune de ses occupations que le croyant doit resté attaché de tout son être à ces commandements qui lui ont été donnés pour son bonheur.

            Ce signe à la main et sur le front et sur les portes des maisons et des villes, vous savez qu’il est respecté à la lettre ; vous connaissez ce qu’on appelle les « phylactères » (en araméen, tefilines) : ces petits cubes de cuir noir, que le fidèle attache avec des lanières, sur le front et sur le bras (à la hauteur du cœur), pour la prière quotidienne ; dans ces petits cubes, justement, sont renfermés des rouleaux de papier où est inscrit, entre autres, le texte du « Shema Israël »2. (« Tu en feras un signe attaché à ta main, tu en feras une marque placée entre tes yeux »). De la même façon, le Deutéronome dit : « Tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison, tu les inscriras à l’entrée de ta ville. » Alors on accroche au chambranle de la porte d’entrée de la maison un petit étui (mezouza) qui contient justement le Shema Israël ; même chose, il y a une mezouza accrochée à la porte de la ville (sur le mur d’enceinte de la vieille ville de Jérusalem par exemple). Ainsi, aujourd’hui encore, la fidélité du peuple élu s’inscrit dans sa pratique quotidienne. Israël n’a jamais oublié l’appel du Deutéronome.

            Au passage, on aura repéré l’importance de la transmission familiale de la foi : « Tu craindras le SEIGNEUR ton Dieu, tous les jours de ta vie, toi, ainsi que ton fils et le fils de ton fils... » L’expression « le Dieu de tes pères » que l’on rencontre ici, comme dans de nombreux textes de l’Ancien Testament,  évoque aussi cette transmission depuis des siècles. Il y a là certainement l'un des secrets de la survie de la foi juive à travers l'histoire.

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Note

1 – Cette prière est devenue aussi importante pour les Juifs que le Notre Père l’est pour les Chrétiens. Si importante que le premier mot « Écoute » et le dernier « Unique » sont en majuscules dans nos Bibles.

2 – Voici les références des textes reproduits dans les phylactères : Ex 13, 1-10 ; Ex 13, 11-16 ; Dt 6, 4-9 ; Dt 11, 13-21.

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Attention ! Le nouveau Lectionnaire a modifié le choix du psaume pour ce dimanche (c’était le psaume 118/119)

PSAUME 17 (18), 2-3, 4, 47.51ab

 

2          Je t'aime, SEIGNEUR, ma force :    
3          SEIGNEUR, mon roc, ma forteresse,
            Dieu mon libérateur, le rocher qui m'abrite,
            mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire !

4          Louange à Dieu !
            Quand je fais appel au SEIGNEUR,
            je suis sauvé de tous mes ennemis.          

47        Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher !        
            Qu'il triomphe, le Dieu de ma victoire !
51        Il donne à son roi de grandes victoires,        
            il se montre fidèle à son messie.

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LE SEIGNEUR SE MONTRE FIDÈLE À SON MESSIE

« Le SEIGNEUR se montre fidèle à son messie » : ici le mot « messie » veut dire « roi » tout simplement. Le psalmiste fait parler le roi David.  Et le Seigneur l’a secouru. Je vous rappelle son histoire. Cela se passe un peu avant l’an mille avant J.-C. À l’époque le roi légitime d’Israël, choisi par Dieu et consacré par l’onction d’huile du prophète Samuel, ce n’était pas David (pas encore), mais Saül, le premier roi d’Israël.

Mais celui-ci ne remplissait plus sa mission ; son règne, bien commencé, se terminait mal. Au lieu d’écouter le prophète, il avait sciemment transgressé ses ordres, et le prophète Samuel l’avait désavoué. C’est alors qu’il avait choisi David encore très jeune pour qu’il soit formé à la cour et qu’il succède plus tard à Saül. Saül est donc resté le roi en titre jusqu’à sa mort, mais il a dû supporter de voir grandir à la cour David, son rival de plus en plus populaire et à qui tout réussissait. Si bien qu’une haine farouche remplit peu à peu le cœur de Saül et qu’il essaya, à plusieurs reprises, mais vainement, de se débarrasser de David. Une fois entre autres, Saül poursuivait David et c’est dans une caverne que David a trouvé refuge. D’où l’expression : « Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite... » Choisi, à sa grande surprise, pour être le futur roi, David savait qu’il pouvait compter sur la protection de Dieu : « Quand je fais appel au SEIGNEUR, je suis sauvé de tous mes ennemis. » Ou encore : « Dieu, mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire ! »

Le deuxième livre de Samuel dit que David a chanté ce psaume pour remercier Dieu de l’avoir délivré de tous ses ennemis, à commencer par Saül ; et si vous avez la curiosité de consulter ce deuxième livre de Samuel au chapitre 22, vous y retrouverez le texte de ce psaume 17/18 presque à l’identique. Cela ne prouve pas que, historiquement, David a dit textuellement ces paroles-là, mais que le rédacteur final du livre de Samuel a pensé que ce psaume s’appliquait particulièrement bien à David.

Mais, bien sûr, le vrai sujet du psaume, comme toujours, n’est pas un personnage particulier, pas même le roi David : c’est le peuple tout entier. Et quand il veut rendre grâce à Dieu pour son soutien et sa sollicitude au long des siècles, il se compare au roi David poursuivi par Saül.

 

LE ROCHER D’ISRAËL

Le peuple d’Israël tout entier, lui aussi, peut dire ces versets en toute vérité : « SEIGNEUR, mon roc... Dieu mon libérateur, le rocher qui m’abrite... Lui m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré car il m’aime. Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher ! ... » Tout d’abord, bien avant David, on avait expérimenté qu’une caverne dans un rocher peut être un lieu d’asile ; le livre des Juges en donne des exemples ; dire que Dieu est notre Rocher, c’est donc d’abord dire qu’il est notre secours, notre appui le plus sûr. Par exemple, on trouve dans le Deutéronome le fameux cantique de Moïse au Rocher d’Israël : « C’est le nom du SEIGNEUR que j’invoque ; à notre Dieu, reportez la grandeur. Il est le Rocher : son œuvre est parfaite ; tous ses chemins ne sont que justice. Dieu de vérité, non pas de perfidie, il est juste, il est droit. » (Dt 32, 3-4). À une époque où on pense que chaque peuple a son dieu protecteur, on admet bien que les autres peuples puissent avoir leur rocher, mais il ne vaut quand même pas celui d’Israël ; on trouve dans le même cantique cette phrase superbe : « Le Rocher de nos ennemis n’est pas comme notre Rocher » (Dt 32, 31).

 

LE ROCHER DE MASSA ET MÉRIBA

Moïse, quand il parle de rocher, lui donne certainement encore un autre sens ; on a là évidemment un écho de la libération d’Égypte (« Le SEIGNEUR m’a libéré car il m’aime ») et aussi de l’Exode, la longue marche au Sinaï ; tout au long de ce périple éprouvant, dans la chaleur, la faim, la soif, parmi les scorpions et les serpents brûlants, la présence de Dieu, sa sollicitude ont été le secours du peuple ; une sollicitude qui est allée jusqu’à faire couler l’eau du Rocher : c’est le célèbre passage de Massa et Meriba ; là où on a eu tellement soif qu’on a eu peur d’en mourir et qu’on a accusé Moïse de vouloir la mort du peuple... L’histoire de cette révolte hante la mémoire d’Israël car elle est typique des doutes qui assaillent le croyant ; mais ici, ce n’est pas la révolte qui est évoquée, c’est la bonté de Dieu qui répond à la révolte par un don plus grand encore :

« Là, le peuple souffrit de la soif. Il récrimina contre Moïse et dit : « Pourquoi nous as-tu fait monter d’Égypte ? Était-ce pour nous faire mourir de soif avec nos fils et nos troupeaux ? » Moïse cria vers le SEIGNEUR : « Que vais-je faire de ce peuple ? Encore un peu, et ils me lapideront ! » Et Dieu répondit « Tu frapperas le Rocher, il en sortira de l’eau et le peuple boira » (Ex 17, 3-6).

Quand le peuple d’Israël chante ce psaume, il rappelle donc cette présence fidèle depuis toujours à ses côtés de Celui dont le Nom même est « Je suis avec vous » ; mais ce rappel est aussi la source de son espérance ; car tout comme David, ce peuple attend la réalisation des promesses du Dieu fidèle, la venue du Messie qui libèrera définitivement l’humanité. « Vive le SEIGNEUR ! Béni soit mon Rocher ! Qu’il triomphe, le Dieu de ma victoire. Il donne à son roi de grandes victoires, il se montre fidèle à son Messie. »

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LECTURE DE LA LETTRE AUX HÉBREUX  7, 23 - 28

 

             Frères, dans l'ancienne Alliance,
23        un grand nombre de prêtres se sont succédé
            parce que la mort les empêchait de rester en fonction.
24        Jésus, lui, parce qu'il demeure pour l’éternité,
            possède un sacerdoce qui ne passe pas.
25        C'est pourquoi il est capable de sauver d'une manière définitive
            ceux qui par lui s'avancent vers Dieu,
            car il est toujours vivant
            pour intercéder en leur faveur.
26        C'est bien le grand prêtre qu'il nous fallait :
            saint, innocent, immaculé ;
            séparé maintenant des pécheurs,
            il est désormais plus haut que les cieux.
27        Il n'a pas besoin, comme les autres grands prêtres,
            d'offrir chaque jour des sacrifices,
            d'abord pour ses péchés personnels,
            puis pour ceux du peuple ;
            cela, il l'a fait une fois pour toutes
            en s'offrant lui-même.
28        La loi de Moïse établit comme grands prêtres
            des hommes remplis de faiblesse ;
            mais la parole du serment divin, qui vient après la Loi,
            établit comme grand prêtre le Fils
            conduit pour l’éternité à sa perfection.

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            La lettre aux Hébreux nous déroutera toujours : écrite probablement par un Juif devenu chrétien, et adressée à d’autres Juifs devenus chrétiens, elle revêt un style très habituel pour les Juifs, mais parfois surprenant pour nous. En particulier, elle multiplie les antithèses qui, en définitive, reviennent toutes à une seule, à savoir la différence entre la Première Alliance et la Nouvelle Alliance. Dans le texte de ce dimanche, cette comparaison n’est pas écrite en toutes lettres, mais elle affleure sous toutes les lignes : dans le passé, lors de la Première Alliance, « un grand nombre de prêtres se sont succédé, parce que la mort les empêchait de durer toujours » (v. 23) ; les grands prêtres étaient « des hommes remplis de faiblesse » (v. 28) ; parce qu’ils étaient pécheurs, ils avaient « besoin d’offrir chaque jour des sacrifices, d’abord pour leurs péchés personnels, puis pour ceux du peuple » (v. 27).

            Les autres versets nous disent l’autre volet de l’antithèse : les prêtres de la Première Alliance étaient mortels, Jésus, lui, « demeure pour l’éternité » ; leur sacerdoce était temporaire, le sien « ne passe pas ». Ils étaient « séparés », certes, des autres hommes, par le rituel de leur consécration, mais ils étaient pécheurs ; lui, est « saint, innocent, immaculé », et donc, en cela, il est « séparé des pécheurs » ; ils étaient remplis de faiblesse, lui est rempli de puissance : il est « capable de sauver » (v. 25) ; ils étaient désignés par la loi de Moïse, lui est désigné par Dieu lui-même comme son Fils (v. 28).

            De la Première Alliance, inachevée, imparfaite, Jésus fait passer les croyants à la Nouvelle Alliance, parfaite, achevée : le mot « accomplissement » ne figure pas dans ces quelques lignes, mais le thème est partout présent ; il suffit de remarquer l’abondance des expressions « pour l’éternité », « une fois pour toutes », « d’une manière définitive ». C’est bien ce qu’avait annoncé Jérémie : « Des jours viennent - oracle du SEIGNEUR - où je conclurai avec la communauté d’Israël, et la communauté de Juda, une Alliance nouvelle. Elle sera différente de l’Alliance que j’ai conclue avec leurs pères... » (Jr 31, 31-32).

            Au passage, l’auteur a évoqué les thèmes majeurs de la foi chrétienne : la Résurrection et l’Eucharistie : « Jésus, lui, demeure éternellement... il vit pour toujours » (v. 24-25), c’est la Résurrection ; quant à l’Eucharistie, elle est évoquée par la référence au sacrifice de Jésus « s’offrant lui-même une fois pour toutes » (v. 27) ; on entend résonner ici les paroles du Christ au soir de son repas pascal : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous. » (Lc 22, 20).

            Plus loin, l’auteur s’étendra longuement sur le sacrifice du Christ (10, 1-10 ; cf trente-troisième Dimanche Ordinaire B) ; rappelons seulement qu’aux yeux des Chrétiens, c’est la vie tout entière de Jésus (et non sa mort seule), donnée librement pour manifester jusqu’au bout l’amour du Père, qui constitue un « sacrifice » (agir sacré). Lorsque Jésus, au cours du repas pascal, a prononcé la phrase « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang répandu pour vous », les disciples ne risquaient pas d’imaginer un sacrifice humain, ils savaient que « répandre son sang » voulait dire accepter de donner sa vie.

            Le dernier verset pose une question : « Quand Dieu s’engage par serment, il désigne son Fils qu’il a pour toujours mené à sa perfection » ; je ne reviens pas sur le mot « perfection » : on sait qu’il désignait la consécration sacerdotale du grand prêtre ; mais de quel « serment » s’agit-il ? C’est une allusion au psaume 109/110 ; celui-ci avait certainement une grande importance à la fois pour les Juifs et pour les Chrétiens car il est cité à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament ; notre lettre aux Hébreux y revient souvent y compris dans ce chapitre 7. Donc pour pouvoir comprendre notre texte d’aujourd’hui, il faut avoir ce psaume présent à l’esprit ; voici quelques versets de ce psaume : « Oracle du SEIGNEUR (Dieu) à mon seigneur (le Messie) : Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône. De Sion, le SEIGNEUR te présente le sceptre de ta force : Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté : Comme la rosée qui naît de l’aurore, je t’ai engendré. Le SEIGNEUR l’a juré dans un serment irrévocable : Tu es prêtre à jamais selon l’ordre du roi Melchisédech. »

            D’un bout à l’autre, il est question du futur Messie, le roi promis à la descendance de David (c’est à lui qu’est décerné le titre de seigneur). Le jour où il montera sur le trône, il siègera à la droite de Dieu, puisque le palais est au sud du temple (donc à droite si on est tourné vers l’est) ; et il entendra tous les souhaits de réussite que l’on prononcera sur lui, par exemple : « Domine jusqu’au cœur de l’ennemi. » D’ailleurs, sur les marches du trône, sont sculptées des têtes, celles des ennemis supposés : « je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône ». Jusque-là, rien de très nouveau, c’est le décalque d’une cérémonie de sacre ; la grande nouveauté tient dans le verset suivant : « Le SEIGNEUR l’a juré dans un serment irrévocable : Tu es prêtre à jamais selon l’ordre du roi Melchisédech. » Voilà donc un Messie, roi, descendant de David (donc de la tribu de Juda) qui porte en même temps le titre de prêtre ; chose impossible si l’on respecte la loi de Moïse (puisque les prêtres devaient obligatoirement être de la tribu de Lévi). On voit bien en quoi ce psaume éclairait la méditation des premiers Chrétiens issus du Judaïsme : pour eux, Jésus était ce Messie qui rassemblait sur sa personne les titres de roi et de prêtre ; c’est le sens de la phrase : « Quand Dieu s’engage par serment, il désigne son Fils ». Quant à nous, au matin de la Résurrection, nous pouvons bien lui dire cet autre verset du psaume 109/110 : « Le jour où paraît ta puissance, tu es prince, éblouissant de sainteté. »

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Complément

- Deuxième question posée par ce verset 28, « Dieu l’a pour toujours mené à la perfection » : notre auteur y tient puisqu’il y revient à trois reprises dans sa lettre : « Dieu a mené (le Christ) à l’accomplissement par des souffrances » (2, 10) ; « Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance, et conduit jusqu’à son propre accomplissement, il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause de salut éternel. » (5, 8-9). Et ici : « Dieu l’a pour toujours mené à la perfection ». 

            Jésus avait-il besoin d’être mené à sa perfection, au sens habituel du terme ? Certainement pas, puisqu’il vient d’être reconnu « saint, sans tache, sans aucune faute » (ici, v. 26). Mais le mot « perfection » employé ici en grec désignait la consécration sacerdotale du grand prêtre ; l’auteur poursuit son projet : prouver à des lecteurs d’origine juive que Jésus est vraiment le grand prêtre unique et définitif ; mais il n’a pas été « consacré » (on dirait aujourd’hui « ordonné »), lui dit-on ; si, répond l’auteur : sur la croix ; sa passion est le moment de sa consécration sacerdotale ; c’est là qu’il est devenu le médiateur entre Dieu et les hommes : d’où l’insistance sur la souffrance pour situer la Passion, et sur l’obéissance du Christ, totalement accordé à la volonté du Père, totalement consacré à sa mission, remis totalement à la disposition du projet de Dieu. Dans le même sens, Luc rapporte la phrase de Jésus, prêtre, intercesseur, sur la croix : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34) ; Matthieu, lui, note que le linceul dont Joseph d’Arimatie l’enveloppa après sa mort était en lin, comme la tunique des grands prêtres (Mt 27, 59). Ici, l’auteur en tire la conséquence : désormais, « Jésus est en mesure de sauver d’une manière définitive ceux qui s’avancent vers Dieu grâce à lui, car il vit pour toujours afin d’intercéder en leur faveur. »  Alors, ne craignons plus comme le dit l’auteur un peu plus haut (4, 16) : « Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce... »

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LECTURE DE L’ÉVANGILE SELON SAINT MARC  12, 28b-34


 

            En ce temps-là,
28        un scribe s'avança vers Jésus pour lui demander :
            « Quel est le premier de tous les commandements ? »
29        Jésus lui fit cette réponse :
            « Voici le premier :
            Écoute, Israël :
            le SEIGNEUR notre Dieu
            est l'unique SEIGNEUR.
30        Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu
            de tout ton cœur, de toute ton âme,
            de tout ton esprit et de toute ta force.
31        Et voici le second :
            Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
            Il n'y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
32        Le scribe reprit :
            « Fort bien, Maître, tu as dit vrai :
            Dieu est l'Unique
            et il n'y en a pas d'autre que lui.
33        L'aimer de tout son cœur,
            de toute son intelligence, de toute sa force,
            et aimer son prochain comme soi-même,
            vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. »
34        Jésus, voyant qu'il avait fait une remarque judicieuse, lui dit :
            « Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu. »
            Et personne n'osait plus l'interroger.
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            Le scribe qui s’avance n’est pas malveillant, au contraire : sa question était classique, un sujet de conversation courant, apparemment : si l’on comptait bien tous les détails de la loi juive, on dénombrait six cent-treize commandements : des problèmes de choix de priorité se posaient inévitablement. D’où la question : « Quel est le premier de tous les commandements ? »  Comme toujours, Jésus répond en se référant à I’Écriture elle-même ; et comme tout bon scribe, il sait rapprocher les textes entre eux. Ici, il en cite deux, extrêmement connus :  « Voici le premier : Écoute, Israël : le SEIGNEUR notre Dieu est l’unique SEIGNEUR. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là »  Le premier n’est autre que le fameux « Shema Israël », le Credo juif en quelque sorte ; le second est un passage du livre du Lévitique, bien connu des autorités religieuses.

            Ces deux commandements sont des commandements d’aimer et Jésus ne leur ajoute rien pour l’instant. Le « Shema Israël » prescrivait d’aimer Dieu, et lui seul : c’était un thème très habituel dans l’Ancien Testament, aimer Dieu au sens de « s’attacher » à lui, à l’exclusion de tout autre dieu, c’est-à-dire en clair refuser toute idolâtrie. Cet amour dû à Dieu n’est d’ailleurs qu’une réponse à l’amour de Dieu, au choix qu’il a fait de ce peuple : « Si le SEIGNEUR s’est attaché à vous et s’il vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples, car vous êtes le moindre de tous les peuples. Mais si le SEIGNEUR, d’une main forte, vous a fait sortir et vous a rachetés de la maison de servitude, de la main du Pharaon, roi d’Égypte, c’est que le SEIGNEUR vous aime et tient le serment fait à vos pères. » (Dt 7, 7-8)... « À toi il t’a été donné de voir, pour que tu saches que c’est le Seigneur qui est Dieu, il n’y en a pas d’autre que lui. » (Dt 4, 35).

Mais l’amour peut-il se commander ? L’élan, non, mais la fidélité, oui et c’est de cela qu’il est question ici : faire de l’amour une loi, c’est relativiser toute autre loi : désormais, la loi, quelle qu’elle soit, est au service de l’amour de Dieu, elle ne peut le remplacer ; or les palabres interminables sur l’ordre de priorité des commandements peuvent détourner du principal, l’amour lui-même.

          Quant au deuxiè­me com­man­de­ment ci­té par Jé­sus, « Tu ai­me­ras ton pro­chain com­me toi-mê­me », il fi­gu­re au li­vre du Lé­vi­ti­que, dans ce que l’on ap­pel­le la « Loi de sain­te­té » qui  com­men­ce par ces mots : « Soyez saints, car je suis saint, moi le SEIGNEUR vo­tre Dieu » (Lv 19, 2). Or, cu­rieu­se­ment, ce cha­pi­tre ap­pa­rem­ment cen­tré sur la sain­te­té de Dieu égre­nait jus­te­ment tou­te une sé­rie de com­man­de­ments d’amour du pro­chain ; ce qui veut di­re en clair que, bien avant Jé­sus-Christ, dans l’idéal d’Israël, les deux amours de Dieu et du pro­chain ne fai­saient qu’un. Les ta­bles de la Loi tra­dui­saient bien la mê­me exi­gen­ce puis­que les com­man­de­ments concer­nant la re­la­tion à Dieu pré­cé­daient tout jus­te les com­man­de­ments concer­nant le pro­chain.

            Les pro­phè­tes avaient énor­mé­ment dé­ve­lop­pé les exi­gen­ces concer­nant l’amour du pro­chain (et les scri­bes du temps de Jé­sus, à la dif­fé­ren­ce des Sad­du­céens, li­saient cou­ram­ment les tex­tes pro­phé­ti­ques). Pour n’en ci­ter qu’un, fort cé­lè­bre du temps de Jé­sus, re­te­nons cet­te phra­se du pro­phè­te Osée : « C’est la mis­é­ri­cor­de que je veux, non les sa­cri­fi­ces, la connais­san­ce de Dieu, non les ho­lo­caus­tes. » (Osée 6, 6). No­tre scri­be est vi­si­ble­ment dans cet­te li­gne de pen­sée ; Marc no­te « Le scri­be re­prit : Fort bien, Maî­tre, tu as rai­son de di­re que Dieu est l’Unique et qu’il n’y en a pas d’autre que lui. L’aimer de tout son cœur, de tou­te son in­tel­li­gen­ce, de tou­te sa for­ce, et ai­mer son pro­chain com­me soi-mê­me, vaut mieux que tou­tes les of­fran­des et tous les sa­cri­fi­ces. »

            Jé­sus conclut par une for­mu­le d’encouragement, com­me une « béa­ti­tu­de » : « Tu n’es pas loin du Royau­me de Dieu » (sous-en­ten­du « heu­reux es-tu »). Au pas­sa­ge, il est in­té­res­sant de no­ter que la pré­di­ca­tion ha­bi­tuel­le de Jé­sus n’est pas un en­sei­gne­ment du ty­pe « il faut, tu dois... » mais une ré­vé­la­tion sur la pro­fon­deur de ce que nous vi­vons : par­ce que tu as com­pris que le plus im­por­tant est d’aimer, heu­reux es-tu, tu es tout près du royau­me. Ain­si Jé­sus clôt-il cet­te sé­rie de contro­ver­ses par une no­te po­si­ti­ve, ce qui est pro­pre à Marc : « Tu n’es pas loin du Royau­me. »

            Res­tent deux ques­tions : la pre­miè­re étant, au vu de cet é­ton­nant ac­cord en­tre Jé­sus et le scri­be, pour­quoi n’a-t-on pas évi­té la Pas­sion ? La ré­pon­se de Marc est la sui­van­te : les contem­po­rains de Jé­sus n’ont pas bu­té sur son en­sei­gne­ment, mais sur sa per­son­ne. « Par quel­le au­to­ri­té » agis­sait-il ? Quel était son mys­tè­re ? On re­tro­u­ve là le pro­blè­me po­sé à la sy­na­go­gue de Na­za­reth (6, 1-6 ; cf qua­tor­ziè­me di­man­che) : pour qui se prend-il le fils du char­pen­tier ?

            Quant à la deuxiè­me ques­tion, el­le est la sui­van­te : en définitive, quel est l’apport ori­gi­nal de Jé­sus ? Tout n’était-il pas dé­jà dans la Loi ? Oui, tout était en ger­me dans la Loi d’Israël, mais Jé­sus vient an­non­cer et ac­com­plir la der­niè­re éta­pe de la Ré­vé­la­tion : pre­miè­re­ment, il vient élar­gir à l’infini la no­tion de pro­chain ; Marc nous mon­tre à plu­sieurs re­pri­ses Jé­sus lut­tant contre tou­te ex­clu­sion ; deuxiè­me­ment, Jé­sus vient sur ter­re pour vi­vre en lui ces deux amours in­sé­pa­ra­bles, ce­lui de Dieu, ce­lui des au­tres sans ex­cep­tion ; en­fin, il vient nous en ren­dre ca­pa­bles en nous don­nant son Es­prit : « À ce­ci tous vous re­con­naî­tront pour mes dis­ci­ples : à l’amour que vous au­rez les uns pour les au­tres. » (Jn 13, 35).

            Jé­sus vient de don­ner au scri­be la plus bel­le dé­fi­ni­tion du Royau­me : c’est là où l’amour est roi, l’amour de Dieu nour­ris­sant l’amour des au­tres.

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Compléments

- Les dis­ci­ples de Jé­sus sont tous Juifs, com­me lui-mê­me, d'ailleurs, et com­me bon nom­bre des pre­miers Chré­tiens. On ne doit donc pas s'étonner de dé­cou­vrir une ré­el­le com­mu­nion de pen­sée en­tre Jé­sus et cer­tains re­pré­sen­tants du Ju­daïs­me : c'est le cas ici. Le scri­be qui s'avance n'est pas mal­veillant, au contrai­re : dans les ver­sets pré­cé­dents, il a ap­pré­cié les pri­ses de po­si­tion de Jé­sus.

- Dans le cha­pi­tre 11, et le dé­but du cha­pi­tre 12, Marc vient de rap­por­ter tou­te une sé­rie de contro­ver­ses avec les au­to­ri­tés re­li­gieu­ses : tout d'abord, le ré­cit des vendeurs chas­sés du Tem­ple (11, 15-17) ; l'apprenant, les grands prê­tres et scri­bes se sont de­man­dé com­ment on pour­rait le fai­re pé­rir (v. 18) ; quand ils le ren­con­trent à nou­veau dans le Tem­ple, les grands prê­tres, scri­bes et an­ciens lui de­man­dent en ver­tu de quel­le au­to­ri­té il se per­met des cho­ses pa­reilles (v. 28) ; Jé­sus ne ré­pond pas di­rec­te­ment, mais en­chaî­ne aus­si­tôt sur la pa­ra­bo­le des vi­gne­rons ho­mi­ci­des (12, 1-12) ; ses ad­ver­sai­res com­pren­nent très bien qu'ils sont vi­sés et rê­vent en­co­re une fois de l'arrêter ; seu­le la peur de la fou­le les re­tient. Il fau­drait ar­ri­ver à le pren­dre au piè­ge : c'est le but avoué des deux ques­tions sui­van­tes : faut-il payer l'impôt à Cé­sar  ? (C'est la ques­tion des Pha­ri­siens et des Hé­ro­diens ; 12, 13-17) ; com­ment se pas­se­ra la ré­sur­rec­tion des morts pour la fem­me aux sept ma­ris ? (C'est la ques­tion des Sad­du­céens ; 12, 18-27). Dans cet­te at­mos­phè­re em­poi­son­née, voi­ci tout d'un coup une ques­tion de bon­ne foi : « Le scri­be les avait en­ten­dus dis­cu­ter et voyait que Jé­sus leur avait bien ré­pon­du. » (12, 28). Et l'on as­sis­te pour une fois à un vé­ri­ta­ble dia­lo­gue, cha­cun re­con­nais­sant la jus­tes­se des vues de l'autre. Mais il est trop clair que ce scri­be fait fi­gu­re de cas iso­lé.

Commentaires de Marie-Noëlle Thabut, année liturgique B, 31e dimanche du temps ordinaire (4 novembre 2018)

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