PREMIÈRE LECTURE – Livre du prophète Isaïe, 11, 1 – 10
En ce jour-là,
1 un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David,
un rejeton jaillira de ses racines.
2 Sur lui reposera l’esprit du Seigneur :
esprit de sagesse et de discernement,
esprit de conseil et de force,
esprit de connaissance et de crainte du Seigneur
– qui lui inspirera la crainte du Seigneur.
3 Il ne jugera pas sur l’apparence ;
il ne se prononcera pas sur des rumeurs.
4 Il jugera les petits avec justice ;
avec droiture, il se prononcera
en faveur des humbles du pays.
Du bâton de sa parole, il frappera le pays ;
du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant.
5 La justice est la ceinture de ses hanches ;
la fidélité est la ceinture de ses reins.
6 Le loup habitera avec l’agneau,
le léopard se couchera près du chevreau,
le veau et le lionceau seront nourris ensemble,
un petit garçon les conduira.
7 La vache et l’ourse auront même pâture,
leurs petits auront même gîte.
Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage.
8 Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ;
sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main.
9 Il n’y aura plus de mal ni de corruption
sur toute ma montagne sainte ;
car la connaissance du Seigneur remplira le pays
comme les eaux recouvrent le fond de la mer.
10 Ce jour-là, la racine de Jessé
sera dressée comme un étendard pour les peuples,
les nations la chercheront,
et la gloire sera sa demeure.
Visiblement, on parlait déjà d’arbres généalogiques à l’époque du prophète Isaïe ! Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : quand Isaïe parle de la racine de Jessé, ou de la souche de Jessé, cela vise évidemment la dynastie du roi David.
Vous connaissez l’histoire : Jessé avait huit fils. Et, parmi les huit, Dieu a envoyé son prophète Samuel choisir un roi ; or, curieusement, sur les conseils de Dieu, Samuel n’a choisi ni le plus âgé, ni le plus grand, ni le plus fort… mais le plus jeune, celui qui était berger, dans les champs, avec les bêtes. Et c’est ce petit David qui est devenu le plus grand roi d’Israël. Et c’est là que Jessé est devenu célèbre : il est le père du roi David ; il est l’ancêtre d’une longue lignée ; cette lignée, on la représente souvent comme un arbre : un arbre promis à un grand avenir, un arbre qui ne devait jamais mourir.
Car un autre prophète, Natan, avait été jusqu’à dire à David : Dieu te promet que tes descendants régneront pour toujours et que le peuple connaîtra enfin l’unité parfaite et la paix.
Pour être francs, les fruits de cet arbre ont été plutôt décevants : aucun roi de la dynastie de David n’a pleinement réalisé ces belles promesses ; mais on a toujours et même de plus en plus, continué d’espérer. Puisque Dieu l’a promis, on peut être certains que cela se réalisera, tôt ou tard. C’est comme cela, d’ailleurs, que le mot « Messie » a changé de sens.
Je m’explique : tous les rois, qu’ils soient bons ou mauvais, méritaient le titre de messie puisque « messie » (en hébreu) veut dire tout simplement « frotté d’huile » ; c’est une allusion à l’onction d’huile que recevait le roi le jour de son sacre. Mais, avec le temps, le mot « messie » a fini par être synonyme de « roi idéal », celui qui apporterait le bonheur et la justice sur la terre.
Je peux reprendre maintenant la première phrase du texte d’Isaïe : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton sortira de ses racines ». Ce qu’il dit à ses contemporains, c’est : pour l’instant, vous avez l’impression que toutes ces belles promesses sont envolées et que l’arbre généalogique de David ne produit rien de bon1 ! Mais, même d’un arbre mort, d’une souche, vous savez bien, Dieu peut faire ressurgir un rejeton inattendu. Soyez-en sûrs, tôt ou tard, le messie viendra.
Je reprends le texte : un cadre formé par les deux phrases sur l’arbre de Jessé, et à l’intérieur de ce cadre, deux parties ; la première parle de ce roi-messie sur qui reposera l’esprit du Seigneur ; et vous l’avez remarqué, les dons de l’Esprit sont au nombre de 7 parce que, dans la Bible, c’est le chiffre de la plénitude ; vous avez noté aussi l’insistance sur la « crainte du SEIGNEUR » : « Sur lui reposera l’esprit du SEIGNEUR, esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du SEIGNEUR qui lui inspirera la crainte du SEIGNEUR. » À l’époque d’Isaïe, quand on parle de « crainte de Dieu », cela veut dire une attitude filiale, faite de confiance et de respect. Le roi-messie, quand il viendra, se conduira envers Dieu comme un fils, c’est-à-dire qu’il gouvernera son peuple comme Dieu le veut.
Nous comprenons alors l’insistance du prophète sur la justice ; elle sera le mot d’ordre de ce roi idéal : « Justice est la ceinture de ses hanches, fidélité le baudrier de ses reins… Il ne jugera pas d’après les apparences, il ne tranchera pas d’après ce qu’il entend dire. Il jugera les petits avec justice, il tranchera avec droiture envers les pauvres du pays ». On sait qu’Isaïe avait de gros reproches à faire à ses contemporains sur ce sujet.
Isaïe continue : « Comme un bâton, sa parole frappera le pays, le souffle de ses lèvres fera mourir le méchant » ; la formule est un peu surprenante pour nous parce que, dans notre langage moderne, le mot « méchant » semble viser des personnes ; en fait il suffit de le remplacer par le mot « méchanceté » ou injustice ; il nous arrive d’employer l’expression « faire la guerre à la guerre », là on pourrait dire : le roi-messie fera la guerre à l’injustice.
La deuxième partie de ce texte, c’est ce que l’on pourrait appeler la « fable des animaux »2 : cette merveilleuse image de l’harmonie universelle ; il ne s’agit pas d’un retour au Paradis terrestre, il s’agit au contraire de l’aboutissement final du projet de Dieu : le jour où l’Esprit aura fini de nous mener vers la vérité tout entière, comme dit Jésus ; ce jour où enfin « la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer. »
Enfin, Isaïe rappelle une fois de plus que le projet de Dieu concerne bien l’humanité tout entière : « Ce jour-là, la racine de Jessé sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront ». Plus tard, Jésus dira « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes ». (Jn 12, 32).
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Notes
1 – Isaïe prêche à la fin du huitième siècle av. J.-C., dans une période très troublée où il est bien difficile de garder l’espérance, car le petit royaume de Jérusalem est menacé de toutes parts.
2 – Isaïe écrit sa « fable des animaux », tout comme Jean de La Fontaine faisait semblant de parler d’animaux pour décrire les comportements humains. Cette fable de la « conversion » des animaux est donc une promesse d’un avenir de paix et de fraternité pour les humains.
Complément
Le texte de Martin Luther King « Je fais le rêve » est directement inspiré de ce passage d’Isaïe 11 ainsi que de Isaïe 2, 1-5.
PSAUME – 71 (72), 1-2. 7-8. 12-13. 17
1 Dieu donne au roi tes pouvoirs,
à ce fils de roi ta justice.
2 Qu’il gouverne ton peuple avec justice,
qu’il fasse droit aux malheureux !
7 En ces jours-là, fleurira la justice,
grande paix jusqu’à la fin des lunes !
8 Qu’il domine de la mer à la mer,
et du Fleuve jusqu’au bout de la terre !
12 Il délivrera le pauvre qui appelle
et le malheureux sans recours
13 Il aura souci du faible et du pauvre,
du pauvre dont il sauve la vie.
17 Que son nom dure toujours ;
sous le soleil, que subsiste son nom !
En lui, que soient bénies toutes les familles de la terre ;
que tous les pays le disent bienheureux !
« Dieu donne au roi tes pouvoirs » : c’est une prière … « Qu’il gouverne ton peuple avec justice », c’est un souhait. Ce sont les mots mêmes que l’on disait lors du sacre d’un nouveau roi… Nous sommes au Temple de Jérusalem… mais curieusement, ce psaume a été composé et chanté après l’Exil à Babylone, (donc entre 500 et 100 av. J.-C.) c’est-à-dire à une époque où il n’y avait déjà plus de roi en Israël ; ce qui veut dire que cette prière, ce souhait ne concernent pas un roi en chair et en os… ils concernent le roi qu’on attend, que Dieu a promis, le roi-messie. Et puisqu’il s’agit d’une promesse de Dieu, on est sûr qu’elle se réalisera.
La Bible tout entière est traversée par cette espérance indestructible : l’histoire humaine a un but, un sens ; et le mot « sens » veut dire deux choses : à la fois « signification » et « direction ». Dieu a un projet. Ce projet inspire toutes les lignes de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments : il porte des noms différents selon les auteurs. Par exemple, c’est le « Jour de Dieu » pour les prophètes, le « Règne des cieux » pour saint Matthieu, le « dessein bienveillant » pour saint Paul, mais c’est toujours du même projet qu’il s’agit. Comme un amoureux répète inlassablement des mots d’amour, Dieu propose inlassablement son projet de bonheur à l’humanité. Ce projet sera réalisé par le Messie et c’est ce Messie que les croyants appellent de tous leurs vœux lorsqu’ils chantent ce psaume au Temple de Jérusalem.
Son projet de bonheur, Dieu l’avait déjà annoncé dès sa première parole à Abraham, au chapitre 12 de la Genèse, alors que celui-ci ne s’appelait encore que Abram ; Dieu lui avait promis : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12, 31). Je crois qu’il est très important de ne jamais oublier que dès le début de la révélation biblique, il est clair que l’humanité tout entière est concernée, même si on ne l’a pas compris tout de suite. Le peuple d’Israël a découvert peu à peu qu’il est élu non pas pour garder son beau secret pour lui tout seul, mais pour annoncer au monde le projet de Dieu.
Notre psaume ne dit pas autre chose : « En lui (sous-entendu le roi-messie) que soient bénies toutes les familles de la terre ; que tous les pays le disent bienheureux ».
Un autre verset que nous avons lu également reprend une autre promesse de Dieu à Abraham, au chapitre 15 de la Genèse cette fois : « Le Seigneur conclut une Alliance avec Abram en ces termes : C’est à ta descendance que je donne ce pays, du Fleuve d’Égypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate ». Et le psaume répond en écho : « Qu’il domine de la mer à la mer et du Fleuve jusqu’au bout de la terre ! » (Gn 15, 18).
Plus tard, le livre de Ben Sirac (« l’Ecclésiastique ») rapprochera toutes ces promesses faites à Abraham ; on y lit : « Dieu assura par serment à Abraham que les nations seraient bénies en sa descendance, qu’il les multiplierait comme la poussière de la terre, qu’il exalterait sa descendance comme les étoiles et qu’ils recevraient le pays en héritage de la mer jusqu’à la mer et depuis le Fleuve jusqu’aux extrémités de la terre. » (Si 44, 21).
Nous qui sommes assez chatouilleux sur la démocratie, sommes peut-être un peu surpris qu’on puisse tant rêver d’un roi et d’un roi qui domine sur toute la planète « de la mer à la mer et du Fleuve jusqu’au bout de la terre ! » ; nos empereurs les plus ambitieux n’ont jamais osé rêvé jusque-là. Mais il ne faut pas oublier que, dans la Bible, c’est en définitive le peuple qui est au centre de la promesse : le roi n’est qu’un instrument dans la main de Dieu, un instrument au service du peuple. Et ce peuple aura la dimension de l’humanité.
Une humanité enfin fraternelle et pacifique où plus personne ne connaîtra l’humiliation : « En ces jours-là fleurira la justice, grande paix jusqu’à la fin des lunes ! » Enfin sera réalisé le rêve de justice et de paix qui hante toute l’humanité depuis les origines : ce n’est pas pour rien que le nom même de « Jérusalem », en hébreu, veut dire « ville de la paix » ; mais Bagdad, aussi veut dire « demeure de la paix », ou Dar es Salam ; parce que tous les peuples en rêvent depuis toujours.
Et c’est la force incroyable, l’audace de la Bible d’affirmer contre vents et marées, et contre toutes les apparences contraires, que le jour de la paix viendra. Et comme justice et paix vont ensemble, « justice et paix s’embrassent » dit même le psaume 84, il n’y aura plus de pauvre à la surface de la terre ; alors la terre sera vraiment « sainte » comme elle doit être ; cet idéal-là court lui aussi tout au long de la Bible ; le livre du Deutéronome disait « Il n’y aura pas de pauvre chez toi » (Dt 15, 4). Le psaume s’inscrit dans cette ligne : « Il délivrera le pauvre qui appelle et le malheureux sans recours. Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie. »
Tout ce psaume rappelle donc la promesse de Dieu et lui demande de hâter ce jour… non pas que Dieu risque d’oublier ses promesses ! Au contraire, si les pèlerins assemblés au temple de Jérusalem redisent ce psaume sur le roi-messie, c’est parce qu’ils savent que Dieu n’oublie pas son projet. Quand nous prions, il ne s’agit pas de rappeler à Dieu quelque chose qu’il risquerait d’ignorer ou d’oublier… Quand nous prions, nous apprenons à regarder le monde avec les yeux de Dieu ; nous nous replaçons devant le projet de Dieu pour raviver notre espérance et pour trouver la force de travailler à l’accomplissement de la promesse. Car la paix, la justice, le salut des pauvres et des malheureux ne viendront pas par un coup de baguette magique : à nous de prier, de faire nôtre le projet de Dieu, et de nous laisser guider par l’Esprit Saint pour nous engager dans ce combat. Avec sa lumière, avec sa force, avec sa grâce, nous y arriverons.
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Note
1 – À partir du texte hébreu, ce verset (Gn 12, 3) peut s’entendre de deux manières, et ces deux manières ne s’excluent pas l’une l’autre, au contraire elles s’additionnent : d’abord « Par toi se béniront toutes les familles de la terre » : c’est-à-dire, quand elles se souhaiteront du bien, toutes les familles de la terre feront référence à toi comme un modèle de réussite ; on dira « puisses-tu réussir comme notre père Abraham » ; deuxième traduction : « À travers toi, Abraham, grâce à toi, toutes les familles de la terre seront bénies, c’est-à-dire connaîtront le bonheur » (à condition qu’elles veuillent bien entrer dans ce projet, bien sûr).