Par deux fois, dans ces quelques lignes, nous avons entendu la même phrase : « Me voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté » ; elle est extraite du psaume 39 (40). Quelques mots,
d'abord, sur ce psaume : c'est un psaume d'action de
grâces ; il commence par décrire le danger mortel auquel le peuple
d'Israël a échappé : « D'un grand espoir j'espérais le Seigneur : il s'est penché vers moi pour entendre mon cri. Il m'a tiré de l'horreur du gouffre, de la vase et de la boue ; il m'a fait
reprendre pied sur le roc, il a raffermi mes pas. » Ce dont il est question ici, c'est la sortie d'Egypte ! Et c'est pour cette libération qu'on rend
grâce. Le psaume continue : « Dans ma
bouche, il a mis un chant nouveau, une louange à notre Dieu. » Et un peu plus loin : « Tu n'as pas voulu de sacrifices ni d'offrandes, mais tu m'as fait un corps. Tu n'as pas accepté les
holocaustes ni les expiations pour le
péché ; alors je t'ai dit : Me voici, mon Dieu, je suis venu pour
faire ta volonté ». Traduisez : la meilleure manière de rendre
grâce à Dieu, ce n'est pas de lui offrir des sacrifices, c'est de nous
rendre disponibles pour faire sa volonté.
Car, en définitive, ce « me voici », c'est la seule réponse que Dieu attend du coeur de l'homme ; c'est le fameux « me voici » des grands serviteurs de Dieu ; c'est celui d'Abraham, pour
commencer, au moment du sacrifice d'Isaac ; entendant la voix de Dieu qui l'appelait, il a répondu simplement « me voici » ; et cette disponibilité du patriarche a toujours été donnée en
exemple aux fils d'Israël : l'épisode que nous appelons le « sacrifice d'Isaac » (Gn 22) est considéré comme un modèle alors qu'on sait bien qu'Isaac n'a pas été immolé ; preuve qu'on a compris
depuis longtemps que la disponibilité vaut mieux que tous les sacrifices.
Un autre célèbre « me voici », ce fut celui de Moïse au buisson ardent ; et cette disponibilité a suffi à Dieu pour faire de ce berger qui se disait bègue le grand chef de peuple qu'il est
devenu.
Quelques siècles plus tard, au temps des Juges, un autre « Me voici » fut celui du petit Samuel, celui qui devait devenir un grand
prophète du peuple d'Israël. Rappelez-vous le récit de sa
vocation : il avait été consacré par ses parents au service de Dieu dans le
sanctuaire de Silo auprès du
prêtre Eli, et il habitait avec le vieux
prêtre. Une nuit, il avait entendu à plusieurs reprises une voix qui
l'appelait ; ce ne pouvait être que le
prêtre, bien sûr ; et par trois fois, l'enfant s'était levé
précipitamment pour répondre au
prêtre « tu m'as appelé, me voici ». Et celui-ci, chaque fois,
répondait « mais non, je ne t'ai pas appelé ». A la troisième fois, le
prêtre avait compris que l'enfant ne rêvait pas et lui avait donné ce
conseil : « la prochaine fois que la voix t'appellera, tu répondras Parle Seigneur, ton serviteur écoute. » (1 S 3, 1-9). Et Samuel est resté dans la mémoire d'Israël comme un modèle de
disponibilité à la volonté de Dieu. C'est lui qui, quelques années après cette nuit mémorable, devenu adulte, a osé dire au premier roi d'Israël (Saül) cette phrase superbe : « Le Seigneur
aime-t-il les holocaustes et les sacrifices autant que l'obéissance à la parole du Seigneur ? Non ! L'obéissance est préférable au sacrifice, la docilité à la graisse des béliers. » (1 S 15,
22). L'idéal de Samuel c'était tout simplement d'être un humble serviteur de Dieu, ce qu'il fut pendant de nombreuses années.
Et vous savez bien que le titre de « serviteur » de Dieu est le plus beau compliment que l'on puisse faire à un croyant dans la
Bible. Au point que, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, dans les
pays de langue grecque, on aimait donner à son enfant le prénom de « Christodule » (christodoulos) qui veut dire « serviteur du Christ » ! (Il y a un
monastère de saint Christodule à
Patmos, par exemple).
Cette insistance sur la disponibilité nous donne une double leçon à la fois très encourageante et terriblement exigeante : si Dieu ne sollicite que notre disponibilité, cela signifie que
chacun, chacune de nous, tels que nous sommes, peut être utile pour le Royaume de Dieu ; voilà qui est encourageant et merveilleux. Mais, deuxième conséquence, cela veut dire également que,
lorsqu'un engagement de service nous est demandé, nous ne pourrons plus jamais nous abriter derrière nos arguments habituels : notre ignorance, notre incompétence ou notre indignité !
L'auteur de la Lettre aux Hébreux connaît ce psaume et il sait bien qu'il parle au nom du peuple tout entier ; mais il l'applique à Jésus-Christ, car personne mieux que lui ne peut dire en
toute vérité : « Tu n'as pas voulu de sacrifices ni d'offrandes, mais tu m'as fait un corps. Tu n'as pas accepté les holocaustes ni les expiations pour le
péché ; alors je t'ai dit : Me
voici, mon Dieu, je suis venu pour faire ta volonté, car c'est bien de moi que parle l'Ecriture. » Notons bien que la disponibilité du Christ à la volonté du Père ne commence pas au soir du
Jeudi-Saint. Ce n'est donc pas seulement la mort du Christ qui est la matière de son offrande, mais sa vie tout entière, l'amour donné à tous au jour le jour, depuis le début de sa vie : « En
entrant dans le monde, le Christ dit... tu m'as fait un corps... me voici. » (v. 5-7 citant le psaume 39/40).
Désormais, bien sûr, le Corps du Christ, que nous sommes, n'a rien d'autre à faire que de continuer chaque jour à dire « me voici »... (et à agir en conséquence évidemment).
***
« La disponibilité vaut mieux que tous les sacrifices » : cette formule hébraïque ne signifie pas que l'on devrait supprimer les sacrifices ; mais que ceux-ci perdent leur sens s'ils ne sont
pas accompagnés par une vie de disponibilité et de service de Dieu et des hommes.
Dans un contexte de lutte contre les idoles, on parlait aussi du « sacrifice des lèvres » ; c'est-à-dire une prière et une louange adressées au seul Dieu d'Israël. Parce que cela pouvait bien
arriver qu'on offre de coûteux sacrifices au temple de Jérusalem tout en faisant par derrière (si j'ose dire) des prières à d'autres dieux ; si cela ne fait pas de bien, cela ne fait pas de
mal, comme on dit ; les
prophètes étaient très sévères là-dessus, parce que cela fait du mal
justement, contrairement à ce qu'on croit ! Offrir à Dieu le « sacrifice des lèvres » c'était lui appartenir sans partage. Et cela valait mieux, on le savait, que tous les sacrifices d'animaux.
Il suffit de lire Osée par exemple : « En guise de taureaux, nous t'offrirons en sacrifice les paroles de nos lèvres. » (Os 14,3). Et en écho le psaume 50 : « Offre à Dieu la louange comme
sacrifice et accomplis tes voeux envers le Très-Haut... Qui offre la louange comme sacrifice me glorifie. » (Ps 50, 14. 23).
En matière de disponibilité comme unique condition pour le service de Dieu, on en a un bel exemple avec l'histoire de Jacob : ce n'était pas un « enfant de choeur », et le récit biblique ne
fait rien pour atténuer sa malhonnêteté parfois ! Mais il avait une qualité majeure, la soif de Dieu. C'est cela qui lui a permis d'entrer dans la grande chaîne des serviteurs du projet de
Dieu. .